Par Mamadou Sèye
En convoquant la presse un dimanche, le Premier ministre voulait manifestement reprendre la main sur un dossier budgétaire qui lui échappe au Parlement. Mais entre accusations d’obstruction, insinuations contre Ousmane Sonko et appel aux amendements, sa conférence de presse n’a pas dissipé les interrogations. La riposte immédiate de PASTEF a surtout révélé l’ampleur du malaise au sommet de l’Etat.
La scène politique sénégalaise nous a offert ce dimanche un spectacle révélateur. Face au rejet de la loi de finances rectificative (LFR) par la commission des Finances de l’Assemblée nationale, le Premier ministre a convoqué la presse pour défendre son projet et sommer les députés de PASTEF de présenter des amendements. « Ne punissez pas le peuple », leur a-t-il lancé, en les accusant de faire obstruction au travail du gouvernement.
Quelques instants plus tard, le groupe parlementaire PASTEF répondait à son tour. Son message : que le Premier ministre cesse les menaces et les insinuations et, s’il détient des éléments compromettants contre Ousmane Sonko, qu’il les rende publics.
Voilà où nous en sommes. Un gouvernement qui ne parvient pas à convaincre la majorité parlementaire de voter son budget, un Premier ministre qui dénonce une obstruction, et des députés qui lui demandent de produire les preuves de ce qu’il laisse entendre. Pendant ce temps, la loi de finances rectificative attend toujours une issue.
Le problème n’est pas que le Premier ministre s’explique devant la presse. C’est parfaitement légitime. Le problème est qu’au lieu de répondre uniquement aux objections de fond, il a choisi d’élargir la confrontation en mettant en cause ceux dont il a besoin pour faire passer son texte.
Des amendements ou un piège procédural?
Ahmadou Al Aminou Lô demande aux députés de PASTEF de déposer des amendements précis. Il leur rappelle l’article 82 de la Constitution et souligne qu’un amendement engage la responsabilité de son auteur quant à sa constitutionnalité. Présentée comme une invitation au dialogue, cette demande appelle pourtant une question : quelle marge de manœuvre le gouvernement laisse-t-il réellement aux parlementaires ?
Car le désaccord ne porte pas sur un détail de présentation. PASTEF conteste l’orientation générale de la LFR, notamment la réduction des crédits d’investissement, les coupes qui touchent des secteurs sociaux et la place accordée au remboursement de la dette dans les arbitrages budgétaires. Le groupe réclame également davantage de transparence sur la dette et un meilleur encadrement des fonds spéciaux.
Demander à la majorité de proposer des amendements peut être une voie de négociation. Mais si le gouvernement entend ensuite opposer à ces propositions des arguments de recevabilité ou de constitutionnalité, il faudra que les règles soient clairement exposées et appliquées dans le respect des prérogatives parlementaires.
Le droit d’amendement ne saurait devenir une manière de déplacer sur les députés la responsabilité politique d’un texte qu’ils contestent dans son principe. Le gouvernement propose son budget, en défend les choix et doit répondre aux objections. Les députés, eux, ont le droit de juger que les corrections ponctuelles ne suffisent pas et qu’une autre orientation est nécessaire.
Le véritable test du dialogue annoncé ne sera donc pas le nombre d’amendements déposés. Il sera de savoir si l’exécutif accepte de revoir les choix contestés ou s’il cherche seulement à obtenir, par une autre voie, l’approbation d’un texte rejeté en commission.
Sonko, des insinuations qui appellent des preuves
La conférence de presse a également été marquée par des allusions à la période où Ousmane Sonko dirigeait le gouvernement et par des propos laissant entendre que son successeur aurait découvert des dossiers embarrassants. La réponse de PASTEF ne s’est pas fait attendre : si de tels éléments existent, qu’ils soient rendus publics.
Cette demande est simple. Des accusations précises doivent pouvoir être examinées sur la base de faits, de documents et de procédures appropriées. Des insinuations, en revanche, entretiennent la suspicion sans permettre de trancher quoi que ce soit.
Si le gouvernement dispose de preuves d’irrégularités, il lui appartient de les transmettre aux autorités compétentes et de laisser les procédures suivre leur cours. Si aucun élément vérifiable n’est présenté, ces allusions ne peuvent servir d’argument dans une bataille budgétaire.
L’épisode est d’autant plus regrettable que le Premier ministre doit, dans le même temps, rechercher un accord avec la majorité parlementaire. Comment appeler à la concertation tout en laissant planer des soupçons sur le dirigeant du parti dont les voix sont indispensables à l’adoption du texte ?
Le pays n’a pas besoin d’une guerre d’insinuations. Il a besoin de savoir ce qui est reproché à qui, sur la base de quels éléments et avec quelles suites.
Une LFR qui ne passe pas,un FMI qui attend
Les chiffres avancés par le gouvernement expliquent une partie de la difficulté. Le Premier ministre invoque une baisse prévisionnelle des recettes de 340 milliards de francs CFA et une hausse des charges de 540 milliards. Les subventions énergétiques passeraient de 250 à 790,3 milliards de francs CFA, tandis que le déficit budgétaire atteindrait 7,6 % du PIB.
Ces contraintes ne sont pas négligeables. La hausse des dépenses énergétiques et la baisse des recettes obligent l’Etat à revoir ses prévisions. Mais elles ne dispensent pas le gouvernement de justifier ses arbitrages, notamment lorsque les crédits d’investissement et des programmes sociaux sont touchés.
C’est précisément là que le désaccord devient politique. PASTEF affirme ne pas vouloir voter une LFR qui, selon lui, s’éloigne des engagements de rupture et fait peser le poids de l’ajustement sur les investissements et les dépenses utiles à la population. Le gouvernement défend, pour sa part, la nécessité de tenir compte des contraintes financières et de financer les engagements de l’Etat.
Il faut trancher ce débat par les chiffres, les projets concernés et leurs conséquences, non par des procès d’intention.
Mais une autre difficulté est désormais incontournable : le programme de 2,2 milliards de dollars négocié avec le FMI au niveau des services doit encore obtenir l’approbation du Conseil d’administration. Le rejet de la LFR ne signifie pas automatiquement que le Fonds bloquera tout financement. Il peut néanmoins compliquer le calendrier, soulever des questions sur la crédibilité du cadre budgétaire et obliger les autorités à apporter de nouvelles garanties ou à revoir certaines mesures.
Le Sénégal ne peut donc se permettre de traiter le désaccord parlementaire comme une simple querelle interne. Si le texte n’est pas adopté, le gouvernement devra expliquer quelle solution budgétaire il envisage, comment il compte respecter ses engagements financiers et quelles conséquences les différents scénarios pourraient avoir sur les dépenses publiques.
Le FMI ne vote pas à la place des députés. Mais l’exécutif ne peut pas davantage faire comme si l’absence d’un accord parlementaire était sans conséquence sur la crédibilité et l’exécution de sa politique économique.
Quand les chiffres et la communication se contredisent
Un autre point mérite des éclaircissements : les divergences relevées entre les chiffres présentés par le Premier ministre et ceux du ministre des Finances. Il faut établir précisément les montants concernés et vérifier s’ils portent sur les mêmes postes, les mêmes périodes et les mêmes bases de calcul. Si les périmètres diffèrent, le gouvernement doit le dire. S’il s’agit des mêmes données, il doit expliquer l’écart.
Dans un dossier où chaque milliard compte et où les choix budgétaires sont contestés, la cohérence des chiffres n’est pas une affaire secondaire. Elle conditionne la confiance des députés et celle des citoyens.
Le communiqué du ministre des Finances, Cheikh Diba, publié dans la nuit de samedi à dimanche au sujet du projet d’approvisionnement en eau de Touba, pose également une question de coordination. Sur un dossier aussi sensible, alors qu’une conférence de presse gouvernementale était annoncée pour le lendemain, il aurait été utile de savoir comment cette communication s’articulait avec le message collectif de l’exécutif.
Un gouvernement ne peut pas se contenter d’aligner des prises de parole individuelles. Il doit présenter une position cohérente, surtout lorsque la crédibilité de son projet budgétaire est en jeu.
L’Assemblée nationale n’est pas une chambre d’enregistrement
Voilà le fond du problème. Le groupe PASTEF dispose de 130 députés sur 165. Il a rejeté le texte en commission. Le groupe Takku Wallu s’est abstenu. A ce stade, aucun groupe ne semble disposé à voter la LFR en l’état.
Ce constat devrait suffire à faire comprendre au gouvernement que le désaccord ne se résoudra pas par des injonctions. La majorité parlementaire ne conteste pas seulement une ligne budgétaire : elle revendique le droit d’examiner les choix de l’exécutif et de refuser ceux qu’elle estime incompatibles avec les engagements politiques portés devant les électeurs.
C’est le rôle même d’une Assemblée nationale. Elle examine les ressources et les dépenses, contrôle l’action gouvernementale et peut refuser un texte. Elle n’est pas tenue de transformer automatiquement les décisions de l’exécutif en loi.
Cette fonction est d’autant plus importante que la LFR touche aux dépenses sociales, aux investissements publics, aux subventions et à la trajectoire de la dette. Les députés doivent pouvoir demander pourquoi certains crédits diminuent, quels projets sont sacrifiés, quelles économies sont réellement possibles et qui supportera les conséquences des arbitrages.
La crise actuelle oblige donc le gouvernement à sortir de son confort. Un dimanche, le Premier ministre a dû mobiliser la presse pour tenter de reprendre la main. La majorité lui a répondu publiquement. Le lendemain, des discussions avec le président de l’Assemblée nationale sont annoncées. C’est la preuve que le passage en force ne constitue pas une solution politique durable.
Le gouvernement a certes la responsabilité de présenter un budget viable. Mais il lui revient aussi de chercher les conditions parlementaires de son adoption. La majorité, de son côté, doit exposer ses propositions et assumer les conséquences de ses choix. Le débat ne peut progresser que si chacun répond sur le fond.
L’Assemblée nationale ne bloque pas la République lorsqu’elle exerce ses prérogatives. Elle rappelle au gouvernement qu’en démocratie, l’autorité exécutive doit convaincre, et non simplement exiger.
La négociation annoncée doit maintenant produire des résultats concrets : des chiffres clarifiés, des arbitrages expliqués, des objections examinées et des compromis discutés. Si les positions restent inconciliables, le gouvernement devra assumer les conséquences de ses décisions et expliquer la voie institutionnelle qu’il entend suivre.
Le Sénégal n’a pas besoin d’une confrontation de plus. Il a besoin d’une politique budgétaire compréhensible, d’engagements tenus autant que possible et d’institutions capables de jouer pleinement leur rôle.
Car au bout du compte, ce ne sont ni les conférences de presse ni les ripostes partisanes qui paieront les factures des ménages. Ce sont les décisions prises aujourd’hui qui pèseront sur leur vie demain.