Mary Teuw Niane, la République n’est pas votre propriété

Par Mamadou Sèye

Quand le directeur de cabinet du président de la République se découvre une vocation de procureur politique pour dénoncer les frustrations supposées d’Ousmane Sonko, il faut lui rappeler une vérité élémentaire : en démocratie, le pouvoir exécutif n’est pas au-dessus du Parlement, et le désaccord politique n’est pas un crime contre la République.

La tribune de Mary Teuw Niane, publiée au lendemain du rejet du projet de loi de finances rectificative (LFR) par la commission des Finances de l’Assemblée nationale, est un monument d’accusations, de procès d’intention et de suffisance politique. Son titre, « L’arroseur arrosé », annonce la couleur. Son contenu révèle surtout une conception inquiétante du débat démocratique : lorsque le Parlement conteste les choix du gouvernement, il ne délibère plus, il complote ; lorsque son président, Ousmane Sonko, annonce que la majorité ne votera pas les textes budgétaires en l’état, il n’exerce plus une responsabilité politique, il prend la République en otage.

Et lorsque le directeur de cabinet du chef de l’État entreprend de distribuer les certificats de patriotisme, il faudrait applaudir, baisser la tête et laisser passer l’orage.

Non, monsieur Mary Teuw Niane ! La République ne vous appartient pas. Elle n’appartient pas davantage au président de la République, au Premier ministre ou au président de l’Assemblée nationale. Elle appartient aux Sénégalais, dont les suffrages ont envoyé des représentants à l’Assemblée nationale précisément pour qu’ils exercent leur mandat, contrôlent l’action gouvernementale et se prononcent sur les choix qui engagent le destin collectif.

Le Parlement n’est pas une chambre d’enregistrement. Et le contrôle parlementaire n’est pas une entreprise de déstabilisation.

Voilà la question centrale que votre longue diatribe s’emploie à esquiver.

Quel crime Sonko a-t-il donc commis ?

Reprenons les faits. La commission des Finances de l’Assemblée nationale rejette le projet de LFR. Dans la foulée, Ousmane Sonko, désormais président de l’institution parlementaire, fait savoir que les projets de LFR 2026 et de loi de finances initiale pour 2027 ne sauraient être votés en l’état et que des discussions doivent avoir lieu avec l’exécutif.

Il n’en fallait pas davantage pour déclencher la foudre de Mary Teuw Niane.

Sonko serait mû par la frustration. Il ne supporterait pas que Bassirou Diomaye Faye soit président de la République. Il voudrait saborder le programme présidentiel. Il chercherait à imposer sa volonté personnelle. Il instrumentaliserait le destin national au service de ses ambitions. Il prendrait le Sénégal en otage.

Quel impressionnant catalogue d’intentions prêtées à un adversaire politique ! Mais où sont les faits qui établissent ces intentions ? Où est la démonstration qui permet de passer d’un désaccord budgétaire à l’accusation d’une entreprise de déstabilisation nationale ?

Sonko conteste une orientation budgétaire. Mary Teuw Niane lui répond en mettant en cause son patriotisme, sa foi, ses ambitions et sa capacité à accepter l’existence même du président de la République.

Ce n’est plus une réfutation politique. C’est une tentative de disqualification personnelle.

Et c’est précisément ce qui rend cette sortie préoccupante venant d’un homme qui occupe les fonctions de directeur de cabinet du président de la République. Cette fonction exige de la hauteur, une connaissance des institutions et une capacité à contribuer à la résolution des différends au sommet de l’État. Elle ne confère aucun droit de transformer les désaccords entre institutions en croisade personnelle contre le responsable qui les exprime.

Car enfin, qu’aurait donc dû faire Ousmane Sonko pour mériter les bonnes grâces de Mary Teuw Niane ? Approuver la LFR sans discuter ? Accepter les arbitrages du gouvernement au nom d’une solidarité politique devenue obligatoire ? Renoncer à toute exigence au motif que le président de la République serait issu de la même famille politique ?

Voilà une drôle de conception de la démocratie !

Le président de l’Assemblée nationale ne détient certes pas, à lui seul, le pouvoir de décider du vote de tous les députés. La commission des Finances n’est pas non plus l’Assemblée plénière. Mais les positions exprimées par une majorité parlementaire, les délibérations de ses commissions et les annonces de son président ont une signification politique parfaitement légitime.

La Constitution organise les rapports entre l’exécutif et le législatif. Elle n’instaure pas une obligation d’approbation automatique des projets gouvernementaux. Les procédures prévues pour l’examen des textes financiers, l’engagement éventuel de la responsabilité du gouvernement et la motion de censure obéissent à des règles précises. C’est dans ce cadre que les acteurs doivent agir.

Si le gouvernement estime ses choix budgétaires justes, qu’il les défende. S’il considère les exigences parlementaires inacceptables, qu’il en expose les raisons. S’il existe un désaccord sur les priorités nationales, que le débat ait lieu publiquement.

Mais de quel droit faudrait-il interdire à une majorité de contester un projet de loi sous prétexte que son rejet embarrasserait le gouvernement ?

La démocratie ne consiste pas à donner le pouvoir à des élus pour leur retirer ensuite le droit de s’en servir.

La LFR : un désaccord de fond que les insultes ne résoudront pas

Mary Teuw Niane voudrait enfermer le débat dans une opposition entre un président de la République qui travaillerait au redressement national et un Ousmane Sonko obsédé par ses ambitions personnelles.

Cette présentation est commode. Elle évite soigneusement la discussion sur le fond.

Or la LFR n’est pas un document anodin. Elle traduit des arbitrages, des choix de recettes, des dépenses maintenues ou réduites et des priorités que le gouvernement entend imposer au pays. Elle engage les finances publiques et, par conséquent, les conditions de vie des Sénégalais.

Le Sénégal traverse une situation financière particulièrement difficile. La question de l’endettement, les rapports avec le Fonds monétaire international, les engagements pris pour rétablir les équilibres budgétaires et les conséquences sociales des ajustements envisagés sont au cœur du débat national.

Il est donc parfaitement légitime de demander si les choix de la LFR sont conformes aux orientations politiques défendues devant les électeurs. Il est tout aussi légitime de s’interroger sur la place accordée aux investissements, aux dépenses sociales et aux besoins des ménages dans une politique de redressement financier.

C’est même le rôle des représentants du peuple que de poser ces questions.

Si la majorité parlementaire estime que la LFR s’éloigne des engagements du pouvoir, qu’elle le démontre. Si elle considère que certains arbitrages risquent de faire supporter aux populations le poids principal du redressement, qu’elle explique ses objections. Si elle demande des modifications avant de voter, que le gouvernement réponde.

La contradiction budgétaire ne se dissout pas dans les grandes proclamations patriotiques. Elle appelle des chiffres, des explications et des choix politiques assumés.

Mary Teuw Niane préfère, lui, parler de « vassalisation » du Sénégal, de « pièges », de « stratagèmes », de « coups bas » et de « déstabilisation ». Il prête à Sonko la volonté de faire échouer le mandat présidentiel et présente la confrontation budgétaire comme une manœuvre destinée à mettre le pouvoir à genoux.

Mais qui cherche réellement à sortir le débat de son terrain naturel ?

Celui qui demande que les orientations budgétaires soient discutées et négociées, ou celui qui transforme cette demande en accusation de trahison nationale ?

Celui qui annonce une opposition aux textes en l’état, ou celui qui prétend y voir la preuve d’une ambition personnelle dévorante ?

Un gouvernement qui redoute le débat parlementaire ne peut pas se réclamer de la souveraineté populaire tout en exigeant de ses propres députés qu’ils se taisent.

La souveraineté nationale ne se proclame pas seulement face aux créanciers étrangers. Elle s’exerce également dans les institutions de la République, à travers le contrôle, la délibération et le droit des représentants élus de contester les choix de l’exécutif.

Si le pouvoir considère que la LFR est indispensable au redressement du pays, qu’il en apporte la démonstration. S’il affirme que ses arbitrages répondent aux exigences de la situation financière, qu’il les justifie. S’il juge les propositions de la majorité irréalistes, qu’il le prouve.

Mais qu’il cesse de demander à l’opinion de remplacer l’examen du budget par un procès en patriotisme.

Le programme pésidentiel , cet argument qui ne saurait tout justifier

L’un des reproches adressés à Sonko est particulièrement révélateur : il voudrait saborder le programme présidentiel.

Mais de quel programme parle-t-on exactement ? De celui qui a été présenté aux Sénégalais ? De celui qui est aujourd’hui effectivement appliqué ? Ou de celui dont les choix budgétaires sont désormais contestés jusque dans le camp politique qui a porté le pouvoir actuel ?

Un programme politique n’est pas un texte sacré soustrait à toute discussion. Il constitue un engagement devant les électeurs. Sa mise en œuvre suppose des arbitrages, des moyens financiers et une cohérence entre les promesses et les décisions.

Si des choix budgétaires s’écartent des engagements initiaux, le débat doit permettre de le constater. Si le gouvernement estime qu’il ne peut plus appliquer certaines orientations en raison des contraintes financières, il doit en expliquer les raisons et en assumer la responsabilité.

On ne peut pas, d’un côté, invoquer la gravité de la situation économique et financière pour justifier des mesures difficiles et, de l’autre, exiger que les parlementaires approuvent ces mesures sans discussion.

La majorité parlementaire n’est pas tenue de confondre fidélité politique et renoncement à son mandat.

Et si Sonko estime que la LFR ne correspond pas aux orientations pour lesquelles les Sénégalais ont voté, il a le droit de le dire. Ses arguments peuvent être contestés. Sa stratégie peut être discutée. Ses contradictions éventuelles peuvent être mises en lumière. Mais rien de tout cela ne suffit à faire de lui un ennemi de la République.

C’est d’ailleurs là que la tribune de Mary Teuw Niane révèle sa faiblesse fondamentale : elle réclame une soumission politique là où la Constitution organise une confrontation institutionnelle.

La question n’est pas de savoir si Ousmane Sonko doit avoir raison sur tout. Il n’a aucun privilège de cette nature. La question est de savoir si l’on accepte qu’il puisse avoir tort, être contesté, critiqué et même désavoué sans que chacun de ses actes soit automatiquement présenté comme une entreprise de sabotage.

La République n’a pas besoin de héros infaillibles. Elle a besoin d’institutions qui fonctionnent.

Diomaye, Sonko et la question que le pouvoir ne veut pas regarder en face

Il y a cependant une dimension politique que Mary Teuw Niane ne peut effacer par la violence de ses mots.

Derrière la confrontation autour de la LFR se trouve une question plus profonde : celle de la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, entre la légitimité institutionnelle du président de la République et le poids politique de celui qui a contribué de manière décisive à son accession au pouvoir.

Mary Teuw Niane demande si l’avènement de Diomaye à la magistrature suprême constitue une blessure dont Sonko ne parviendrait pas à guérir.

La question mérite d’être retournée.

Et si le problème était moins la difficulté supposée de Sonko à accepter la présidence de Diomaye que la difficulté du pouvoir à assumer les conditions politiques de sa propre naissance ?

Bassirou Diomaye Faye a été élu président de la République au suffrage universel. Sa légitimité institutionnelle ne saurait être contestée. Il est le chef de l’État et exerce les prérogatives que lui reconnaît la Constitution.

Mais une élection ne fait pas disparaître l’histoire politique qui l’a rendue possible.

Diomaye n’est pas arrivé au pouvoir dans un paysage politique vierge. Son élection s’inscrit dans une séquence exceptionnelle, marquée par la mobilisation d’un courant populaire, par la place centrale d’Ousmane Sonko dans cette mobilisation et par les circonstances qui ont conduit à porter Diomaye comme candidat.

Il faut donc pouvoir regarder cette réalité en face sans nier ni la souveraineté des électeurs ni les prérogatives constitutionnelles du président.

La formule de « président désigné », que l’on peut employer pour souligner cette particularité politique, ne doit pas être confondue avec une désignation juridique : Diomaye a bien été élu. Mais il demeure légitime de s’interroger sur le poids de Sonko dans les conditions politiques de cette élection et sur la manière dont cette histoire pèse aujourd’hui sur l’exercice du pouvoir.

Une question demeure : comment une alliance politique qui a rendu possible une victoire historique en est-elle arrivée à cette confrontation au sommet de l’État ?

Est-ce Sonko qui ne supporte pas de ne pas être président ? Ou est-ce une partie de l’entourage présidentiel qui supporte mal que le président élu ne puisse être séparé de la dynamique politique qui l’a porté ?

Nous n’avons pas besoin d’inventer les intentions des uns et des autres pour constater que la relation est devenue un enjeu majeur de la vie nationale. Il suffit d’examiner les prises de position publiques, les désaccords sur les orientations du pouvoir et la manière dont chaque camp tente de mobiliser l’opinion.

Ce débat doit être mené franchement. Il ne peut être remplacé par une accusation à sens unique contre Sonko, comme si toutes les difficultés de la gouvernance actuelle trouvaient leur origine dans les ambitions d’un seul homme.

Le président de la République doit rendre compte de ses choix. Le Premier ministre, lorsqu’il était en fonction, devait rendre compte des siens. Le président de l’Assemblée nationale doit assumer les décisions et les positions qu’il défend. Et les responsables politiques qui se réclament de l’un ou de l’autre doivent pouvoir expliquer leurs actes.

Personne ne peut se réfugier indéfiniment derrière la personnalité de son adversaire pour éviter de répondre de ses propres responsabilités.

Mary Teuw Niane , la transparence commence aussi chez soi

C’est ici que votre tribune, monsieur le directeur de cabinet, appelle une autre question, tout aussi importante.

Vous invoquez la République, la solidité des institutions, la responsabilité publique et le devoir de servir l’intérêt général. Vous reprochez à Sonko de prendre le pays en otage. Vous l’accusez de vouloir imposer ses ambitions personnelles au détriment de la nation.

Très bien. Mais la responsabilité publique ne se pratique pas à sens unique.

Votre nom a été associé au dossier « Un étudiant, un ordinateur », qui a fait l’objet de questions et de travaux dans le cadre de l’enquête parlementaire évoquée dans le débat public. Selon les informations rapportées, vous n’avez pas comparu devant la commission d’enquête.

Cette circonstance ne prouve aucune culpabilité. Une absence ne constitue pas une condamnation et personne ne saurait être déclaré coupable par simple association à un dossier. Mais elle soulève une question légitime de responsabilité et de transparence, à laquelle votre position actuelle donne une portée particulière.

Pourquoi celui qui réclame aujourd’hui de Sonko qu’il démontre son attachement à la République ne commence-t-il pas par expliquer publiquement sa propre position dans une affaire qui a suscité des interrogations sur la gestion de ressources publiques ?

Pourquoi exiger de l’adversaire une transparence absolue tout en laissant sans réponse les questions qui vous concernent ?

Pourquoi cette sévérité envers les intentions prêtées à Sonko et cette absence de la même exigence lorsqu’il s’agit de rendre compte de son propre parcours ?

Il ne s’agit pas de vous accuser d’une infraction. Il ne s’agit pas davantage de faire de la commission parlementaire un tribunal qui aurait déjà rendu son verdict. Il s’agit de vous rappeler une règle simple : celui qui revendique l’autorité morale nécessaire pour distribuer des leçons de République doit accepter que sa propre conduite soit examinée à la lumière des principes qu’il invoque.

Vous êtes aujourd’hui directeur de cabinet du président de la République. Cette responsabilité vous place au cœur du fonctionnement de l’exécutif. Elle vous donne une visibilité et une influence considérables. Mais elle ne saurait constituer un bouclier contre les questions légitimes des citoyens.

Le parapluie présidentiel, réel ou supposé, ne dispense personne de répondre de ses actes. Aucune fonction, aussi élevée soit-elle, ne transforme le devoir d’explication en faveur personnelle.

La République que vous invoquez ne saurait être exigeante pour les uns et indulgente pour les autres. Elle ne saurait être une arme pour mettre en accusation les adversaires et une protection pour les proches du pouvoir.

Vous avez choisi d’attaquer Sonko sur le terrain de l’éthique publique. Vous ne pouvez donc pas vous étonner que l’opinion vous demande de vous soumettre à la même exigence.

Voilà le prix de la parole publique. Voilà ce qui distingue la responsabilité républicaine de la simple polémique partisane.

La République ne se résume pas au Président de la République

Il faut également revenir sur cette curieuse manière de parler de la République comme si elle se confondait avec la personne du Chef de l’Etat et avec la réussite de son mandat.

Dans votre texte, toute contestation de l’orientation présidentielle semble devenir une menace contre la stabilité nationale. Toute résistance de Sonko est présentée comme une tentative de sabordage. Toute opposition aux choix du gouvernement paraît relever d’un calcul personnel.

Mais la République est précisément ce qui demeure lorsque les hommes s’opposent, lorsque les majorités se divisent et lorsque les institutions doivent arbitrer des conflits de pouvoir.

Le président de la République n’est pas la République. Le gouvernement n’est pas la République. Le président de l’Assemblée nationale n’est pas davantage la République.

Les institutions existent pour empêcher que la volonté d’un seul homme, quel qu’il soit, puisse s’imposer sans contrôle à tous les autres.

Le respect de la Constitution ne consiste donc pas à protéger l’exécutif contre les contrariétés parlementaires. Il consiste à faire respecter les compétences de chaque institution, à appliquer les procédures prévues et à accepter les conséquences politiques des décisions prises dans ce cadre.

Si la majorité parlementaire refuse une LFR, le gouvernement doit en tirer les conséquences prévues par les règles institutionnelles. Si les désaccords rendent nécessaire une négociation, les responsables doivent négocier. Si les mécanismes constitutionnels de responsabilité gouvernementale sont engagés, ils doivent être appliqués.

C’est cela, l’État de droit.

La stabilité n’est pas l’absence de désaccord. Elle est la capacité d’un système politique à absorber les désaccords sans que les acteurs ne sortent du cadre légal.

Ceux qui prétendent défendre la République devraient être les premiers à rappeler cette évidence. Ils devraient même se réjouir que les conflits politiques puissent être exprimés dans les institutions plutôt que dans la rue.

À moins que le problème ne soit ailleurs : certains accepteraient-ils les institutions seulement lorsqu’elles leur donnent raison ?

La question mérite d’être posée, car une démocratie dans laquelle les institutions ne seraient respectées qu’à condition de satisfaire les gouvernants cesserait rapidement d’être une démocratie véritable.

On ne défend pas la République en exigeant que les institutions s’inclinent devant les hommes. On la défend en exigeant que les hommes respectent les institutions, y compris lorsque celles-ci contrarient leurs projets.

Le procès en patriotisme, une arme politique qui ne tient pas lieu de débat

Il y a, dans la tribune de Mary Teuw Niane, une autre dérive qu’il faut relever : l’introduction de la foi religieuse dans une controverse budgétaire.

« Croit-il en Dieu ? » demande-t-il au sujet de Sonko, avant de poursuivre son réquisitoire sur l’acharnement politique et le prétendu mépris de l’intérêt général.

Mais quel rapport la foi personnelle d’un responsable politique entretient-elle avec le bien-fondé d’un projet de loi de finances ?

Depuis quand faut-il soumettre la croyance religieuse d’un adversaire à un examen public pour contester ses choix politiques ? Depuis quand une divergence budgétaire autorise-t-elle à s’interroger sur la relation d’un homme avec Dieu ?

Cette question n’apporte aucun argument au débat. Elle déplace la controverse vers un terrain personnel, où la mise en cause morale tend à remplacer l’analyse des actes.

Un responsable politique doit être jugé sur ses décisions, ses déclarations, ses engagements et les conséquences de son action. Sa foi ne saurait être utilisée comme un instrument de disqualification.

Le patriotisme lui-même ne peut être la propriété d’un camp. Les Sénégalais qui contestent le gouvernement ne sont pas moins sénégalais que ceux qui le soutiennent. Les députés qui rejettent un projet de loi ne deviennent pas, de ce seul fait, les ennemis de la nation.

Il faut donc se garder de cette confusion dangereuse entre la défense d’une orientation politique et la défense de la République. Les deux ne se confondent pas. Un gouvernement peut se tromper. Une majorité peut mal apprécier une situation. Un président peut faire des choix contestables. Et tous doivent pouvoir être critiqués sans que leur adversaire soit automatiquement accusé de déloyauté nationale.

Mary Teuw Niane aurait pu développer une argumentation solide contre la position de Sonko. Il aurait pu montrer, chiffres à l’appui, que les propositions de la majorité aggraveraient les difficultés financières du Sénégal. Il aurait pu expliquer les conséquences d’un rejet de la LFR sur les investissements, les dépenses publiques ou les engagements envers les créanciers.

Il aurait pu, en somme, débattre.

Il a préféré le procès en intentions.

C’est son droit de publier une tribune politique. Mais c’est aussi le droit des citoyens de constater que la violence des accusations ne remplace pas la force des arguments.

Le Sénégal n’a pas besoin d’un nouveau culte de la personnalité

Au fond, cette affaire révèle une question plus générale : quel type de démocratie voulons-nous construire ?

Une démocratie dans laquelle les citoyens choisissent leurs dirigeants, puis leur abandonnent un blanc-seing jusqu’à la fin du mandat ? Une démocratie dans laquelle le Parlement approuve les projets du gouvernement par réflexe de fidélité partisane ? Une démocratie dans laquelle les collaborateurs du président se chargent de rappeler à l’ordre tous ceux qui contestent ses orientations ?

Ou une démocratie dans laquelle les institutions jouent pleinement leur rôle, où les responsables politiques rendent compte de leurs actes et où le débat public demeure ouvert, même lorsque les désaccords sont profonds ?

Le Sénégal a payé trop cher, dans son histoire récente, les atteintes aux libertés, les tensions politiques et les affrontements autour de l’exercice du pouvoir pour accepter que l’on banalise la disqualification systématique de l’adversaire.

La démocratie ne repose pas sur la vertu supposée des hommes qui gouvernent. Elle repose sur des règles qui s’appliquent à tous, sur la liberté de contester les décisions et sur la possibilité de demander des comptes à ceux qui détiennent le pouvoir.

C’est pourquoi il faut refuser que la querelle entre Diomaye et Sonko soit transformée en affrontement entre la République et ses prétendus ennemis.

Aucun de ces deux responsables n’incarne, à lui seul, la nation. Aucun ne peut revendiquer un monopole sur l’intérêt général. Aucun ne peut demander aux Sénégalais de choisir entre sa personne et la République.

Le président de la République doit exercer ses fonctions dans le respect de la Constitution. Le président de l’Assemblée nationale doit exercer les siennes dans le même respect. Les députés doivent assumer leurs votes. Les ministres et les responsables de l’administration doivent rendre compte de leurs décisions. Et les collaborateurs du chef de l’État doivent comprendre que leur proximité avec le pouvoir ne leur confère aucune supériorité sur les autres citoyens.

La République ne demande pas aux hommes de s’aimer. Elle leur demande de respecter les règles qui permettent à leurs désaccords de ne pas devenir des crises permanentes.

Elle ne demande pas à la majorité parlementaire de renoncer à ses convictions. Elle lui demande de les défendre dans le cadre légal.

Elle ne demande pas au gouvernement de céder à toutes les exigences. Elle lui demande de répondre aux objections et de justifier ses choix.

Elle ne demande pas aux citoyens de croire aveuglément leurs dirigeants. Elle leur reconnaît le droit de les interroger, de les contester et, le moment venu, de les sanctionner par les urnes.

Voilà la République. Pas celle des proclamations grandiloquentes, des anathèmes et des procès d’intention. Celle des règles, des responsabilités et du contrôle démocratique.

Mary Teuw Niane , vous n’avez pas le monopole de la République

Monsieur le directeur de cabinet, vous avez choisi de présenter Ousmane Sonko comme un homme prisonnier de ses frustrations, incapable d’accepter que Bassirou Diomaye Faye exerce la magistrature suprême.

Vous avez le droit de défendre le président. Vous avez le droit de critiquer Sonko. Vous avez même le droit de considérer que la stratégie parlementaire de la majorité est politiquement mauvaise ou économiquement dangereuse.

Mais vous ne pouvez pas transformer ces appréciations en vérités établies sans apporter la moindre démonstration. Vous ne pouvez pas prétendre lire les intentions intimes d’un adversaire et demander au pays de les tenir pour des faits. Vous ne pouvez pas non plus faire de votre position auprès du chef de l’État un argument d’autorité dans un débat qui engage toutes les institutions.

Votre fonction ne vous place pas au-dessus de la controverse. Elle vous oblige, au contraire, à davantage de responsabilité.

Et puisque vous invoquez la transparence, l’intérêt général et le respect des institutions, il serait utile que ces principes ne s’arrêtent pas aux portes de votre propre camp.

Nous vous demandons donc de répondre aux questions que votre tribune soulève au lieu de vous réfugier derrière la défense du président de la République. Nous vous demandons de distinguer les faits des procès d’intention. Nous vous demandons de débattre de la LFR, de ses choix et de ses conséquences, plutôt que de prétendre sonder la conscience religieuse et les ambitions personnelles de Sonko.

Enfin, nous vous demandons de comprendre qu’un président de la République, même élu au suffrage universel, ne dispose pas d’un droit de propriété sur le Parlement. Et que son directeur de cabinet ne saurait se substituer au peuple pour décider qui est digne de défendre la République.

La question est désormais simple : voulez-vous que l’Assemblée nationale examine, discute et vote les textes au nom du peuple, ou voulez-vous qu’elle se contente d’enregistrer les décisions de l’exécutif ?

Si vous choisissez la première réponse, alors vous devez accepter le débat, la contradiction et la possibilité d’un rejet.

Si vous choisissez la seconde, dites-le clairement aux Sénégalais. Qu’ils sachent à quoi s’en tenir.

Car la République ne se mesure pas à la capacité d’un président à imposer sa volonté, ni à celle de son entourage à faire taire ses contradicteurs. Elle se mesure à la liberté des institutions de fonctionner sans intimidation, à l’obligation faite aux gouvernants de rendre compte et au droit des citoyens de ne pas être traités en sujets.

Vous avez conclu votre tribune en affirmant que le Sénégal survivra aux ambitions des hommes et que l’histoire départagera ceux qui auront servi le pays de ceux qui auront voulu s’en servir.

Nous partageons cette conviction. Mais elle vaut pour tout le monde, monsieur Mary Teuw Niane, y compris pour ceux qui, depuis les bureaux du pouvoir, prétendent en distribuer les certificats de bonne conduite.

L’histoire ne retiendra pas seulement les déclarations de ceux qui se proclament défenseurs de la République. Elle retiendra aussi leur attitude devant les institutions, leur rapport à la vérité, leur capacité à rendre compte et leur respect de la volonté populaire.

La République est plus grande que Diomaye. Elle est plus grande que Sonko. Elle est certainement plus grande que Mary Teuw Niane.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *