Par Mamadou Sèye
Il y a des interventions qui en disent plus sur ceux qui les formulent que sur le sujet qu’elles prétendent traiter. La sortie de deux anciens députés à propos du plan national de développement en fait partie.
Deux anciens députés, Cheikh Omar Sy et Théodore Monteil, se sont fendus d’un texte où ils estiment que le plan national de développement que le Premier ministre présentera vendredi prochain aurait dû, selon eux, l’être devant l’Assemblée nationale. Voilà donc un grief que l’on croirait fondé sur le respect des institutions, mais qui, à l’analyse, tient davantage d’un réflexe d’anciens parlementaires en mal de tribune que d’un raisonnement sérieux.
Reprenons d’abord les faits avec rigueur. La Constitution et le règlement intérieur de l’Assemblée nationale définissent très précisément les moments où le chef du gouvernement est tenu de s’exprimer dans l’hémicycle : Déclaration de politique générale, projet de loi de finances, questions des députés et débats législatifs. Point. A aucun moment, un plan stratégique de développement, qui n’a pas valeur législative mais bien programmatique, n’est soumis à une telle obligation. Confondre une politique publique – document d’orientation – avec un texte normatif, c’est plaquer des procédures parlementaires là où elles n’ont pas lieu d’être.
Cette confusion révèle autre chose : la tentation permanente, chez certains anciens députés, de se croire toujours au centre du jeu dès qu’il s’agit de parole publique. Parce qu’ils ont longtemps vécu dans ce cadre solennel où chaque mot semblait avoir un poids, ils ne peuvent s’empêcher d’y ramener tout événement politique majeur. Comme si la République, pour exister, devait rester suspendue aux échos d’un hémicycle qu’ils ne fréquentent plus.
Or, il faut le dire calmement : gouverner n’est pas rejouer éternellement la même scène. Un plan national de développement est par nature transversal. Il appelle l’adhésion et la contribution de toutes les forces vives : administration, secteur privé, partenaires techniques et financiers, collectivités territoriales, société civile. Sa présentation publique est un acte de mobilisation et de pédagogie nationale. En faire une question de protocole parlementaire, c’est réduire une vision stratégique de l’avenir du pays à une querelle de forme.
D’autant plus que cette présentation se fera sous la présidence effective du Président de la République. Il n’y a donc ni vide institutionnel, ni déficit de légitimité. Faut-il rappeler que l’écrasante majorité des députés actuels appartient à la coalition que dirige Ousmane Sonko ? Si ce plan devait être discuté à l’Assemblée, il le serait devant des élus qui, pour la plupart, lui sont déjà acquis. On cherche quoi, au juste, dans cette polémique ?
La vérité, c’est que Sonko lui-même est aujourd’hui fatigué de ces petites gesticulations qui cherchent juste à se faire remarquer de lui. Ce sont des ballons d’essai qui ne l’atteignent pas ; il a d’autres priorités. Le pays est au travail, pas dans la distraction.
Il y a, dans cette sortie, comme une volonté inconsciente de retenir le pays dans les plis d’un passé révolu. Ce n’est plus la politique comme prospective ; c’est la politique comme nostalgie. On ne parle plus ici du contenu du plan, on ne discute pas ses choix, ses priorités, ses ruptures éventuelles : on s’accroche simplement au décor. Ce n’est pas de l’exigence démocratique, c’est de la mémoire blessée.
Et c’est précisément là qu’il faut être ferme. Une République vivante doit se défaire de ses ombres. On ne bâtit pas l’avenir en écoutant ceux qui, faute d’avoir encore une voix dans les décisions présentes, s’inventent des controverses pour revivre un passé où ils étaient aux premières loges. Si le plan national de développement mérite débat, il trouvera naturellement sa place devant les députés lorsque viendront les projets de lois qui lui donneront traduction budgétaire et législative. Mais le dévoiler au pays, en amont, hors de la forme parlementaire, n’est pas seulement légal : c’est nécessaire. Cela élargit la respiration démocratique au-delà du seul cadre des institutions.
Au fond, cette polémique en dit plus long sur les deux signataires que sur la méthode retenue par le gouvernement. Elle exprime un manque : celui d’être encore au centre de l’événement. La politique est parfois cruelle : elle ne laisse pas toujours la place aux souvenirs. La société avance, et la scène change d’acteurs. Ceux qui n’acceptent pas ce mouvement cherchent des prétextes pour ramener le rideau à leur niveau. Mais le pays n’a pas besoin d’un rideau : il a besoin d’une fenêtre grande ouverte sur l’avenir.
Le vendredi prochain, le Premier ministre parlera donc au pays. Et il aura raison de le faire là où il le juge efficace. Que ceux qui ont déserté l’arène parlementaire y voient une offense : c’est leur affaire. La République, elle, n’a pas de comptes à rendre aux nostalgies individuelles. Elle doit tout à la Nation, et rien aux états d’âme de ceux qui, hier, votaient des lois et qui, aujourd’hui, voudraient que tout continue de tourner autour d’eux.
Il est temps de le dire sans détour : les institutions ne sont pas des doudous pour les anciens élus. Elles sont des outils vivants. Elles ne servent ni à flatter des egos ni à prolonger des carrières défuntes. Elles doivent servir l’avenir, et non consoler le passé.