Par Mamadou Sèye
Il est des périodes où un pays donne le sentiment de sortir des schémas politiques classiques. Les institutions continuent de fonctionner, les décrets sont signés, les nominations publiées, les administrations tournent. Pourtant, quelque chose de plus profond est en train de se déplacer : le véritable centre de gravité du pouvoir.
C’est le spectacle que donne aujourd’hui le Sénégal.
Depuis l’indépendance, une règle semblait immuable. Etre nommé ministre, directeur général, président de conseil d’administration ou haut responsable de l’Etat représentait l’aboutissement d’une carrière. On se battait pour accéder à ces fonctions. On s’y accrochait jusqu’au dernier jour. Lorsqu’un responsable était limogé, il parlait d’injustice ; lorsqu’il était reconduit, il saluait la confiance du chef de l’Etat.
Aujourd’hui, les images sont tout autres.
Des ministres choisissent de ne pas rempiler lors de la formation d’un nouveau gouvernement. Des directeurs généraux préfèrent démissionner plutôt que d’attendre un éventuel remplacement. Ceux qui occupent encore leurs fonctions ne donnent plus l’impression de défendre coûte que coûte leur position administrative. Beaucoup affichent publiquement leur disponibilité pour un autre engagement politique.
Le symbole le plus frappant est apparu à l’occasion du lancement de la nouvelle campagne d’adhésion de PASTEF. Des directeurs généraux et de hauts responsables de l’administration ont convergé vers le siège du parti avec une visibilité médiatique remarquable. Leur présence ne relevait pas seulement d’un acte militant ; elle envoyait un signal politique fort.
Cette scène aurait été difficilement imaginable il y a encore quelques années.
Elle donne le sentiment que, pour une partie des élites administratives, le centre de gravité du pouvoir ne se trouve plus exclusivement dans les institutions de l’Etat, mais aussi dans le parti majoritaire.
Le Président de la République conserve naturellement toutes les prérogatives que lui confère la Constitution, notamment le pouvoir de nommer aux emplois civils et militaires. Ce pouvoir existe. Il est exercé. Il est respecté.
Mais en politique, la force d’une prérogative dépend aussi du rapport de forces qui l’entoure.
Lorsque ceux qui exercent encore de hautes responsabilités dans l’administration ressentent le besoin d’afficher publiquement leur proximité avec une autre autorité politique, c’est que quelque chose a changé dans la perception du pouvoir.
A cette évolution s’ajoute une autre séquence tout aussi exceptionnelle.
Après son limogeage de la Primature un vendredi, Ousmane Sonko est devenu, dès le mardi suivant, président de l’Assemblée nationale, accédant ainsi au rang de deuxième personnalité de l’État. Il a quitté le pouvoir exécutif pour prendre la tête du pouvoir législatif, tout en conservant la direction politique de PASTEF, majoritaire à l’Assemblée nationale.
Cette recomposition institutionnelle est sans précédent récent.
Elle installe durablement deux pôles d’influence au sommet de l’Etat : d’un côté, le Président de la République, dépositaire des prérogatives constitutionnelles ; de l’autre, le président de l’Assemblée nationale, chef du parti majoritaire et acteur central du rapport de forces politique.
Dans le même temps, le Président Bassirou Diomaye Faye semble avoir engagé une nouvelle orientation. Après avoir quitté la direction de PASTEF au début de son mandat afin de se placer, selon ses propres termes, « au-dessus de la mêlée », il s’oriente désormais vers la création de sa propre formation politique.
Ce choix marque un tournant majeur.
Il acte une séparation politique de plus en plus nette avec le parti qui l’a porté au pouvoir et ouvre une nouvelle phase de la vie politique sénégalaise.
Les conséquences de cette évolution dépassent largement le simple jeu des appareils. Elles touchent au fonctionnement même des institutions.
Lorsque des ministres refusent de poursuivre leur mission, lorsque des directeurs généraux démissionnent d’eux-mêmes, lorsque d’autres affichent sans détour leurs préférences partisanes alors qu’ils exercent encore des responsabilités administratives, il devient difficile de parler d’une simple succession d’événements.
C’est un phénomène politique.
Peut-être même un phénomène historique.
Nous assistons peut-être à une inversion des réflexes traditionnels du pouvoir. Pendant des décennies, les partis gravitaient autour de l’Etat. Aujourd’hui, c’est une partie de l’appareil d’Etat qui semble graviter autour du parti.
Si cette tendance se confirme, elle constituera l’une des mutations politiques les plus importantes qu’ait connues le Sénégal depuis l’alternance de 2000.
L’Histoire dira si cette période n’était qu’une transition ou le début d’un nouvel équilibre institutionnel.
Une chose, en revanche, paraît déjà acquise : le Sénégal est entré dans une séquence politique que les manuels ne décrivaient pas et que les générations futures étudieront peut-être comme l’un des tournants majeurs de notre histoire contemporaine.