Peut-on gouverner contre le parti qui vous a porté au pouvoir ?

Par Mamadou Sèye

L’histoire politique regorge d’exemples de Présidents qui, une fois installés au pouvoir, ont estimé devoir prendre leurs distances avec le mouvement qui les avait portés. Certains y voyaient une manière d’affirmer leur autonomie. D’autres pensaient que la puissance de l’Etat finirait naturellement par se substituer à la force du parti.

Très peu ont réussi.

Car une élection ne produit pas seulement un vainqueur. Elle crée une légitimité politique, mais aussi une dynamique militante, un imaginaire collectif et une confiance populaire. Ce sont les militants qui occupent le terrain, défendent le projet, expliquent les réformes et acceptent les sacrifices lorsque les temps deviennent difficiles.

Un chef de l’Etat dispose de la légalité. Un parti vivant lui apporte la légitimité populaire organisée.

C’est précisément là que réside toute la difficulté.

L’administration obéit aux décrets. Les militants, eux, n’obéissent ni aux nominations ni aux limogeages. Ils restent fidèles à ce qu’ils considèrent comme le cœur du projet politique. Lorsqu’un décalage apparaît entre le pouvoir institutionnel et le pouvoir militant, les instruments de l’Etat montrent rapidement leurs limites.

Le Sénégal semble aujourd’hui s’approcher de cette situation.

Si le Président Bassirou Diomaye Faye crée effectivement sa propre formation politique, il ne s’agira pas seulement d’une formalité administrative. Ce sera une bataille de légitimité.

Il lui faudra convaincre des élus de le rejoindre, bâtir des structures locales, attirer des cadres, mobiliser des militants et surtout convaincre une opinion publique confrontée à des difficultés économiques et sociales persistantes.

Or un parti ne se crée pas par décret. Il se construit dans la durée, au prix d’un patient travail d’implantation, de persuasion et de fidélisation.

Face à lui se trouverait un Pastef qui conserve une forte implantation militante, une organisation éprouvée et un leadership qui continue de structurer une grande partie de sa base. Dans une telle configuration, la compétition ne serait plus seulement électorale ; elle deviendrait aussi symbolique, chacun revendiquant l’héritage d’une même victoire.

Cette perspective soulève une interrogation plus large.

Peut-on durablement gouverner contre la force politique qui a permis votre accession au pouvoir ?

L’histoire enseigne que les institutions donnent l’autorité, mais que les peuples accordent la confiance. Et lorsque ces deux sources de pouvoir cessent d’avancer ensemble, les crises politiques deviennent souvent plus profondes que les crises institutionnelles.

Au-delà des personnes, c’est donc une question fondamentale qui se pose aujourd’hui au Sénégal : la stabilité d’un pouvoir repose-t-elle davantage sur les prérogatives de la fonction présidentielle ou sur la cohésion de la majorité politique qui l’a porté ?

Les prochains mois apporteront sans doute un début de réponse. Mais une certitude demeure : dans une démocratie, le pouvoir ne se mesure pas uniquement à la signature d’un décret. Il se mesure aussi à la capacité de rassembler durablement des femmes et des hommes autour d’une même espérance.

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