Sénégal : la tension introuvable et les leçons d’une démocratie qui apprend à respirer

Par Mamadou Sèye

A écouter certains acteurs politiques et une partie de la société civile, le Sénégal serait au bord d’une crise majeure. Les discours alarmistes se succèdent, les prophéties de rupture se multiplient, et les commentaires les plus anxiogènes envahissent les réseaux sociaux.

Pourtant, la réalité est beaucoup plus simple.

Et c’est précisément ce que vient de rappeler Seydi Gassama en affirmant qu’il n’existe pas de tension politique au Sénégal, mais plutôt une tension artificielle entretenue par certains acteurs.

Difficile de lui donner tort.

Depuis plusieurs mois, une opposition déboussolée a fait le choix d’une stratégie singulière : concentrer l’essentiel de son énergie sur Ousmane Sonko. Alors même qu’il n’est plus Premier ministre, qu’un nouveau chef du gouvernement a été nommé et qu’un Président de la République exerce pleinement ses fonctions, une partie de l’opposition continue de se comporter comme si Sonko demeurait l’unique centre de gravité du pouvoir.

Cette obsession a fini par produire un effet inattendu : elle a empêché l’opposition de construire une véritable alternative politique. Au lieu de proposer un projet, elle s’est enfermée dans une posture de contestation permanente dont les résultats demeurent invisibles.

Une partie de la société civile n’est pas non plus exempte de critiques. Depuis plusieurs années, certains de ses segments ont bâti leur visibilité sur l’annonce répétée de périls imminents. Or, la réalité sénégalaise résiste obstinément à ces scénarios catastrophistes. Le pays est calme. Les institutions fonctionnent. Les libertés publiques s’exercent. Les manifestations de violence qui ont marqué certaines périodes récentes ont disparu.

Ce constat ne signifie pas que tout est parfait. Il signifie simplement que le Sénégal n’est pas en crise.

La principale évolution politique du moment se situe ailleurs.

Elle réside dans le choix du Président Bassirou Diomaye Faye de prendre ses distances avec l’organisation politique qui l’a porté au pouvoir. En mettant en place un gouvernement reposant davantage sur une coalition administrative et technocratique que sur un ancrage partisan fort, le chef de l’Etat a ouvert une nouvelle séquence politique.

Cette orientation produit aujourd’hui ses propres conséquences.

Car contrairement aux habitudes de notre système politique, l’exécutif ne dispose plus d’un contrôle automatique sur la majorité parlementaire. La force politique dominante à l’Assemblée nationale demeure PASTEF. Et à la tête de cette majorité se trouve Ousmane Sonko, qui conserve une influence considérable sur un groupe parlementaire fort d’environ 130 députés sur 165.

Nous assistons ainsi à une situation relativement inédite dans notre histoire politique récente : un Président de la République, un gouvernement et une majorité parlementaire qui ne se confondent plus totalement.

Pour certains observateurs, cette configuration serait le signe d’une crise.

C’est exactement l’inverse.

C’est le signe d’une démocratie qui commence à fonctionner selon des mécanismes plus équilibrés. Chaque institution exerce ses prérogatives. Le Président gouverne. Le gouvernement administre. L’Assemblée nationale délibère et contrôle. Les partis politiques défendent leurs orientations.

Il n’y a là rien d’anormal.

Ce que beaucoup interprètent comme une tension est souvent la simple découverte du pluralisme institutionnel.

Le véritable rendez-vous politique des prochains jours se trouve d’ailleurs ailleurs.

Il se situe au niveau du congrès de PASTEF annoncé pour le week-end prochain.

C’est cet événement qui focalise aujourd’hui toutes les attentions. C’est lui qui constitue le principal enjeu politique du moment. Car au-delà des spéculations, chacun attend la prise de parole d’Ousmane Sonko. Ses orientations, son analyse de la situation nationale et sa vision des rapports futurs entre le parti, le gouvernement et les institutions seront scrutées avec une attention particulière.

Voilà la réalité.

Le Sénégal ne vit ni une crise institutionnelle ni une confrontation politique majeure. Il traverse une phase de recomposition et d’apprentissage démocratique. Les acteurs cherchent leurs marques dans un système où les rapports de force ne sont plus aussi mécaniques qu’autrefois.

Et c’est peut-être cela qui déroute certains observateurs.

Pendant longtemps, les Sénégalais ont vécu dans un modèle où l’exécutif contrôlait presque tout. Aujourd’hui, le pays expérimente progressivement une autre configuration, plus complexe, plus mouvante, mais aussi potentiellement plus démocratique.

La tension que certains croient voir partout n’est peut-être, au fond, que le bruit normal d’une démocratie qui apprend à respirer.

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