Affaire Envol Immobilier : le scandale d’Etat en grand format

Mamadou Sèye

Il y a des scandales qui bousculent l’opinion, il y en a d’autres qui marquent l’histoire. Celui révélé par le rapport de la Cour des comptes, mettant en lumière le rôle d’Envol Immobilier dans l’affaire du Sukuk Sogepa, appartient à la seconde catégorie. Avec des montants astronomiques, des mécanismes financiers opaques et une responsabilité politique évidente, nous sommes devant une affaire d’Etat qui met à nu les fragilités de notre gouvernance. Selon la Cour des comptes, sur les 200 milliards mobilisés à travers le Sukuk Sogepa en 2022, un reliquat de 114,4 milliards de francs CFA n’a jamais été reversé au Trésor public. Une somme colossale, suffisante pour financer des hôpitaux modernes ou des programmes sociaux à grande échelle. A elle seule, cette absence de traçabilité aurait dû déclencher l’alarme générale. Mais ce n’est que la partie visible de l’iceberg.

Derrière ce trou béant, un nom revient avec insistance : Envol Immobilier. Comment une société privée a-t-elle pu se retrouver au cœur d’opérations financières aussi massives, impliquant directement l’Etat du Sénégal ? En 2016, un compte intitulé « Etat du Sénégal/CMD » est ouvert à la Bank of Africa. Sur ce compte transite un crédit de 9,3 milliards, orienté vers Envol Immobilier. En 2018, un autre compte est créé. Deux mois plus tard, il permet la mobilisation de 14,8 milliards pour le rachat de l’immeuble Cheikh Seck destiné au HCCT, sur la base d’une convention signée par Birima Mangara. A cela s’ajoutent 8,6 milliards versés sous forme de transfert anticipé lié au Sukuk Sogepa et 5,6 milliards de commissions occultes attribuées à des intermédiaires. Additionnez ces montants : le puzzle dessine une mécanique implacable où l’argent public est siphonné au profit d’intérêts privés, avec la complicité manifeste de relais institutionnels.

Les documents consultés par la presse sont formels : ces opérations ne se sont pas faites dans l’ombre. Elles portent la signature de personnalités politiques et administratives de premier plan. Sans l’aval du sommet, rien de tout cela n’aurait été possible. La Cour des comptes, témoin gênant, a eu le courage de tout consigner dans son rapport couvrant la période 2019-2024, transmis au ministre de la Justice Ousmane Diagne. Ce document met en branle la machine judiciaire mais révèle surtout les failles de tout l’édifice de la gouvernance financière du pays.

Ce scandale n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une série noire où les affaires de mauvaise gestion des ressources publiques s’accumulent. Mais il surpasse beaucoup d’entre elles par son ampleur et son audace. 114 milliards, ce n’est pas une simple irrégularité : c’est une gifle au peuple sénégalais. A l’heure où le pays fait face à des défis budgétaires, où les citoyens subissent les effets de la vie chère, apprendre qu’autant de milliards ont été détournés ou dilapidés relève de la provocation. Le fossé entre l’Etat et les populations ne peut que se creuser davantage.

Il ne s’agit pas seulement d’établir des responsabilités individuelles. Il s’agit de poser un acte fort : montrer que le Sénégal ne peut plus tolérer l’impunité face à des détournements de cette magnitude. La justice est attendue au tournant. Elle doit démontrer qu’elle n’est pas la gardienne des puissants mais celle de la République et du peuple. Faute de quoi, ce scandale restera dans l’histoire comme une faillite collective. L’affaire Envol Immobilier n’est pas un dossier de plus à enterrer. C’est un test pour notre démocratie, pour nos institutions et pour notre avenir collectif. Trop de sang, de sueur et de larmes ont été versés par les contribuables pour qu’un cercle restreint continue de vivre dans l’opulence en pillant l’Etat. Au fond, il ne s’agit pas seulement de milliards : il s’agit de l’honneur du Sénégal. Et cet honneur, aucun montant ne saurait l’acheter.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *