Par Mamadou Sèye
Au Sénégal, il n’y a pas que les saisons. Il y a surtout l’hivernage – ce temps suspendu où la pluie devient souveraine, où la poussière cède la place à la boue, et où le ciel impose son agenda à tous les humains.
Quand les premières gouttes tombent, on respire. C’est la fin de la poussière rouge qui colle à la peau, la fin du soleil brûlant qui transforme la ville en fournaise. La pluie est alors bénédiction. Elle lave les arbres, fait verdir les champs, emplit les jarres et donne aux paysans un espoir renouvelé.
Mais très vite, la bénédiction se transforme en épreuve. La pluie a son humour particulier. Elle choisit toujours le mauvais moment pour se manifester : le jour du mariage au quartier, la réunion importante, la visite familiale prévue de longue date… ou tout simplement celui où l’on a osé porter des chaussures neuves. Elle tombe rarement quand on l’attend, mais toujours quand on la redoute.
L’hivernage, c’est aussi l’école de l’humilité. Dans nos grandes capitales bruyantes, on se croit maîtres du temps, organisateurs de l’espace, architectes du béton. Il suffit d’une averse pour rappeler à tout le monde que la nature garde le dernier mot. Les routes se transforment en rivières, les taxis refusent les courses, les embouteillages deviennent épopée, et chacun se découvre fragile face aux caprices du ciel.
Mais au fond, c’est cela la beauté de l’hivernage. Il impose le vivre-ensemble. Quand l’eau envahit les ruelles, les voisins se parlent davantage, s’entraident pour écoper, plaisantent sur les flaques et commentent la météo comme on commente un match de football. La pluie rapproche. Elle est un langage commun.
Et puis il y a cette poésie simple : l’odeur de la terre mouillée, le bruit des gouttes sur les tôles, les enfants courant pieds nus dans les flaques, insouciants et heureux, puisqu’ils sont en vacances et que l’école attendra. La pluie, c’est aussi ce moment où l’on redécouvre l’essentiel : la vie, malgré tout, continue de tomber du ciel.
Alors oui, l’hivernage, c’est fatigue, inondations, toits qui fuient, linge qui ne sèche pas. Mais il est aussi joie, fertilité, mémoire collective. Chaque averse est une promesse. Chaque éclair est un rappel que nous faisons partie d’un monde plus vaste que nos agendas serrés.
En définitive, la pluie nous apprend une philosophie simple : on ne commande pas au ciel, on s’y adapte. Et dans cette soumission à la nature, il y a une sagesse que nous oublions parfois.
Après tout, la pluie a un mérite rare par les temps qui courent : elle gagne toujours ses élections, sans jamais avoir besoin de faire campagne.