Quand les anciens gestionnaires découvrent le FMI

Par Mamadou Sèye

Il y a des basculements historiques qui ne se font pas dans le vacarme, mais dans la subtilité silencieuse des signaux. Et parfois, l’un de ces signaux apparaît sous la forme d’un communiqué aussi maladroit que révélateur. En s’en prenant frontalement au Fonds monétaire international (FMI), à travers son chef de mission M. Gemayel, l’Alliance pour la République (APR) a offert au pays, sans le vouloir, le miroir de sa propre crise narrative. Loin d’être un simple billet d’humeur, cette sortie est un aveu tremblant : celui d’un parti qui n’a pas encore terminé sa traversée du désert psychologique, et qui cherche désespérément à réécrire sa décennie de pouvoir à l’encre sympathique.

Car il faut rappeler, avant tout, un fait têtu : le FMI n’est pas tombé du ciel sous la forme d’un diablotin économique venu tourmenter le Sénégal du jour au lendemain. Non. C’est l’APR elle-même, durant ses années de gestion, qui a sollicité, négocié, contractualisé et défendu bec et ongles les programmes d’ajustement, les conditionnalités et les réformes proposées par l’institution financière internationale. C’est elle qui en a vanté la rigueur, la rationalité et la prétendue modernité. Aujourd’hui, feindre la découverte tardive du FMI lorsque certains diagnostics vous rappellent vos propres choix relève d’un opportunisme spectral : on joue les opposants indociles après avoir été les champions dociles. On attaque la doctrine après l’avoir bâtie. On dénonce le thermomètre de la fièvre que l’on a soi-même entretenue.

Il est visible que le communiqué de l’APR ne répond à aucune question fondamentale. Il se contente de bomber le torse pour masquer des interrogations qui mériteraient des réponses moins théâtrales et plus courageuses. Qu’en est-il de l’endettement public arrivé à maturité, sans amortisseurs structurels crédibles ? De la trajectoire du déficit sur les dernières années du régime Sall, où l’on a confondu annonces politiques et calculs macroéconomiques ? De l’opacité croissante des passations de marchés, liées à des urgences répétées qui, au final, n’ont bénéficié qu’à des cercles opaques ? De la masse salariale publique, gonflée à coups de clientélismes disciplinaires ? De la qualité discutable de certaines infrastructures financées à crédit ? Silence. A l’épreuve des faits, l’APR préfère le coup de menton jasé sur X plutôt qu’un exercice de vérité. On se défend contre le récit au lieu d’affronter le réel.

Pourquoi donc une telle attaque ? Parce que le FMI est un punching-ball commode. On l’accuse sans risque, car il ne répond pas politiquement. On le charge symboliquement, car il incarne l’exogène. On peut ainsi endosser un faux manteau souverainiste sans avoir à affronter la logique implacable de ses propres bilans. Et surtout, on évite de dire frontalement que ce qui gêne l’APR dans les conclusions de la mission du FMI, c’est que le pays ne s’est pas effondré. Au contraire : les signaux d’apaisement, de rationalisation budgétaire et de transparence commencent à être reconnus. Le pouvoir actuel consolide, dialogue, discipline. Les partenaires internationaux réapprécient. Le Sénégal regagne en lisibilité. Et cela dérange ceux qui misaient sur le chaos comme unique carburant de leur retour.

Le moment choisi par l’APR est d’ailleurs d’un malheureux symbolisme. La mission du FMI vient justement de saluer trois avancées clés : la Loi de finances initiale 2026, la consolidation budgétaire en cours et les réformes de gestion des finances publiques. Autrement dit, on reconnaît que le pays est en train de se remettre en ordre. La critique de l’APR n’est donc pas une contestation analytique ; c’est une crispation narrative. Une réaction épidermique face à l’idée que l’alternance, loin d’engendrer la catastrophe annoncée par certains prophètes de malheur, opère un redressement méthodique. Les faits, ici, sont têtus. Et les faits sont le pire ennemi des discours improvisés.

On retrouve dans ce communiqué une vieille tentation de notre paysage politique : celle du pyromane devenu pompier. Ceux qui ont négocié les programmes hier les vilipendent aujourd’hui. Ceux qui ont empilé les dettes se découvrent spontanément vertueux. Ceux qui ont, pendant des années, présenté les chiffres comme une validation de la gouvernance découvrent soudain que les chiffres sont suspects lorsqu’ils proviennent d’un fonctionnaire international. Et pourtant, c’est la même institution, les mêmes indicateurs, les mêmes mécanismes. Ce qui change, c’est le regard. Et ce changement n’est pas économique : il est psychologique. Le problème n’est pas le FMI. Ce problème, c’est la mémoire.

Car, observons-le : l’APR ne dit pas une seule fois ce qu’elle aurait fait différemment. Elle ne propose pas. Elle n’analyse pas. Elle ne se projette pas. Elle ne s’assume pas. Elle commente. Pour exister, elle cherche un conflit. Faute de plateforme, elle se fabrique un adversaire. C’est la politique réduite à l’écume de la polémique. La difficulté, c’est que le pays a changé d’atmosphère. L’opinion a mûri. Les partenaires exigent du sérieux. Les citoyens veulent du concret. Les coups de menton ne suffisent plus.

On voit poindre, dans cette fulgurance de mauvaise humeur, une angoisse beaucoup plus profonde : l’APR n’a pas encore admis son nouveau statut. Dans son imaginaire, elle se croit toujours entourée de micros, de chauffeurs, de drapeaux, de rapports confidentiels. Elle parle comme si elle gouvernait encore. C’est la nostalgie performative. Le pouvoir laisse des fantômes. Et certains s’y agrippent.

En attaquant M. Gemayel, l’APR reconnaît indirectement que la photographie économique prise aujourd’hui est crédible. Car si elle était mensongère, il suffirait de démontrer les erreurs. On débattrait de chiffres, de trajectoires, de modèles. Mais non. On attaque l’homme. On soupçonne. On insinue. Ce réflexe, bien connu, a un nom : diversion.

Le Sénégal, lui, n’a pas le temps. Le redressement budgétaire en cours est une respiration vitale. La transparence dans les finances publiques n’est pas un luxe : c’est la seule manière de reconstruire la confiance. Les réformes structurelles, si souvent promises puis remises à demain, sont maintenant en marche. Et cela mérite d’être consolidé, pas saboté.

Au fond, cette sortie nous apprend davantage sur l’état interne de l’APR que sur le FMI. Elle nous dit qu’après dix ans de pouvoir, ce parti peine à trouver un récit d’opposition. Il jongle maladroitement entre victimisation, posture viriliste et souverainisme fictif. Il confond l’indignation avec le projet, la réactivité avec la vision et la nervosité avec le leadership. En politique, on ne défie pas les faits par les slogans. On leur répond par la cohérence. On ne se défend pas en accusant l’arbitre d’être partial. On démontre. On corrige. On propose. La politique n’est pas le théâtre de l’émotion. C’est le gouvernement du réel.


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