Le temps de dire au peuple où nous allons

Par Mamadou Sèye

On peut nourrir les critiques les plus sévères contre Donald Trump, s’inquiéter de ses positions ou de ses emballements. Pourtant, un fait demeure : il applique le programme pour lequel il a été élu. On peut le contester, mais il honore le contrat politique passé avec ses électeurs. Là-bas, une partie importante de l’opinion respecte cette cohérence.

Au Sénégal, chacun reconnaît la relation sincère et humaine qui unit le Président Bassirou Diomaye Faye à son Premier ministre Ousmane Sonko. Cette relation, nourrie de loyauté, illustre de belles valeurs africaines : fidélité, solidarité, fraternité. Beaucoup s’en réjouissent. Mais la gestion de l’Etat obéit à un principe supérieur : la volonté populaire.

Le peuple s’est exprimé deux fois, et sans ambiguïté : plus de 54 % dès le premier tour de la présidentielle, puis une majorité large à l’Assemblée nationale. Ces résultats ont donné tous les moyens institutionnels pour appliquer le programme proposé. Sur le plan économique, les citoyens ont compris que les réformes structurelles exigeront du temps. Ils ont fait preuve d’une maturité exemplaire.

Mais certains chantiers ne peuvent pas attendre. La réforme de la justice en est l’illustration la plus criante. Les Assises de la Justice ont suscité espoirs et attentes. Le 4 juin 2024, le Président a reçu le rapport final. Depuis lors : silence. Aucun calendrier, aucune loi-phare, aucun signal fort. Or, c’est dans les premiers mois qu’un mandat imprime sa marque.

Pourtant, le Chef de l’Etat lui-même avait déclaré que le peuple a le droit de faire pression sur la justice. Au Tera-meeting, la réaction du public à l’évocation du mot « justice » a été éloquente. Il ne s’agissait pas d’une humeur passagère, mais d’un message collectif : ça tarde, et nous le sentons.

Il est possible qu’à la tête de l’Etat, la complexité institutionnelle apparaisse : résistances d’appareils, inerties corporatistes, contraintes invisibles. Soit. Mais gouverner, c’est expliquer.

Et voilà qu’un autre dossier s’invite dans le débat : celui du ministre de l’Enseignement supérieur, Dr Abdourahmane Diouf. Son budget est prévu en examen demain. Déjà, certains députés de la majorité envisageraient de ne pas le voter. C’est inédit. Et inquiétant. Ce débat technique prend soudain une dimension politique : cohérence gouvernementale, discipline majoritaire, confiance interne.

Dans ce contexte, une question se pose : comment participer au Conseil des ministres aux côtés d’un Premier ministre après tout ce qui s’est dit publiquement ? A ce niveau de l’Etat, la collégialité n’est pas une option : c’est un devoir. Si le doute s’installe, l’action se grippe. Si la confiance s’effrite, la machine ralentit. Si les regards s’évitent, le pays le ressent.

Et chacun s’interroge : pourquoi ces congés prolongés du Premier ministre ? Quand prendront-ils fin ? Faut-il y voir la volonté de laisser au Président le temps de statuer sur ce dossier sensible ? Dans l’esprit républicain, certains estiment qu’un membre du gouvernement mis en cause devrait, ne serait-ce que par réflexe de dignité, s’éloigner, afin de mettre le Chef de l’Etat à l’aise. La pratique républicaine n’est pas un caprice : c’est une protection de l’institution.

Dans une période de crise économique, de dette cachée à résorber, et de frustrations sociales, ouvrir en plus un front institutionnel serait une erreur stratégique — et un luxe politique que le Sénégal ne peut pas se permettre. Et une question, désormais, s’impose dans beaucoup d’esprits : Dr Abdourahmane Diouf vaut-il ce risque ?

Le pouvoir vient du peuple, pas des réseaux.
Le mandat appartient au peuple, pas aux amitiés.
La légitimité se mesure aux actes, pas aux intentions.

Les Sénégalais sont éveillés, informés, connectés. Ils respectent le Chef de l’Etat, mais ils ne sont pas prêts à être spectateurs d’un enlisement institutionnel. Ils exigent la cohérence — et ils ont raison.

Il ne s’agit pas d’ouvrir un procès contre un homme, mais de rappeler un principe : l’intérêt général prime sur les susceptibilités individuelles. Quand l’action gouvernementale se brouille, c’est le quotidien du citoyen qui s’assombrit. Et lorsque la confiance se fissure, l’alternance perd son crédit moral.

Si des blocages existent, il faut les nommer.
Si des arbitrages sont difficiles, il faut les expliquer.
Si des responsabilités doivent être assumées, il faut le faire.

Le Sénégal a trop attendu la réforme de la justice pour la voir renvoyée aux calendes. Le pays a trop souffert des dérives institutionnelles pour accepter de nouveaux flottements. Ce dossier n’est pas technique : il est symbolique.

Nous le disons avec respect : le peuple attend. Et lorsque l’attente devient interminable, elle se transforme en impatience. Dans un pays jeune, politisé et connecté, c’est une énergie brute qu’il faut canaliser.

Ce qui se joue aujourd’hui, ce n’est pas une querelle d’ego, ni le budget d’un ministère. C’est la crédibilité de l’alternance, la cohésion de la majorité, et la lisibilité de la gouvernance.

Le Sénégal mérite des explications. Et cela — au minimum — appelle la parole du Chef.

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