La mécanique honteuse de la lâcheté politique

Par Mamadou Sèye

Dans la mémoire des Nations, il existe toujours des noms qui s’éteignent avant même de s’inscrire. Ils s’effacent dans le bruit de leur propre chute, incapables d’assumer le poids de leurs actes. Le Sénégal contemporain assiste, médusé, à ce spectacle affligeant de responsables politiques qui, après avoir profité des ors de la République, des privilèges de l’Etat et des moyens du contribuable, choisissent la fuite plutôt que le face-à-face avec la justice. Leur désertion n’est pas seulement un aveu d’échec : c’est une leçon magistrale de lâcheté. Une lâcheté froide et méthodique, qui refuse l’épreuve, fuit le miroir, nie la responsabilité. Et pourtant, le courage devrait être le premier attribut de celui qui prétend servir le peuple.

L’histoire est connue : au Sénégal, comme ailleurs, les responsables publics jouissent d’une longue impunité. Ils s’habituent à l’impunité comme on s’habitue à l’air. Et puis un jour, la reddition des comptes s’organise, les institutions se réveillent, la justice réclame un dialogue. Certains se présentent, confiants, sereins, convaincus que la lumière est préférable aux rumeurs. D’autres, redoutant qu’on soulève les tapis, préfèrent prendre un billet d’avion, s’installer dans l’ombre et se faire oublier. Ils ne fuient pas pour se protéger : ils fuient pour ne pas assumer. Voilà la différence entre le coupable d’honneur et le lâche d’habitude.

Au fond, la lâcheté est un art, un mécanisme sophistiqué. Elle commence par le déni : « Ce n’est pas moi, c’est un complot ». Elle se poursuit par la victimisation : « On m’en veut ». Puis vient la fuite : l’aéroport devient refuge, l’exil devient alibi. On se réfugie chez soi à l’étranger, on poste quelques messages sur des réseaux sociaux pour donner l’illusion du courage et l’affaire est faite. Pendant ce temps, le citoyen, celui-là même qu’on a ponctionné, déçu ou méprisé, se retrouve spectateur d’une pièce à laquelle il n’a jamais consenti.

Mais la lâcheté politique ne se résume pas à la fuite. Elle s’exprime dans les actes, les discours, les postures. On crie sa fidélité quand le pouvoir est fort et qu’il distribue postes et privilèges. On hurle sa loyauté sur les plateaux, on frappe du poing sur la table pour défendre des dossiers douteux, on instrumentalise les institutions pour faire taire les contradicteurs. Puis, lorsque le vent tourne, lorsque l’opinion s’éveille, lorsque la justice appelle, les certitudes s’évaporent, l’honneur se dissout et la valise se ferme. Le vrai courage n’a rien à voir avec la taille de la voiture de fonction ni le niveau de protocole qui précède un déplacement ministériel. Le courage est dans le regard droit, dans la parole assumée, dans la responsabilité face à la justice.

Le peuple sénégalais n’est pas naïf. Il a vu défiler trop de visages, entendu trop de promesses, essuyé trop de scandales. Il distingue mieux que quiconque l’homme politique sincère du courtisan opportuniste. Et lorsque surgit la reddition des comptes, le peuple observe. Il observe qui choisit la transparence et qui opte pour la clandestinité. Il observe qui parle et qui se tait. Il observe qui se présente devant le juge et qui se cache derrière un visa. Ce jugement silencieux, plus puissant que n’importe quel tribunal, restera gravé.

Ces fuyards, qu’ils soient hier ministres, directeurs généraux ou conseillers autoproclamés, se prétendaient hommes d’Etat. Mais on ne devient pas homme d’Etat par la taille du portefeuille public qu’on gère, ni par le nombre de caméras braquées sur soi. On devient homme d’Etat par la verticalité morale, par la capacité à dire « je répondrai », même lorsque l’issue est incertaine. La fuite est un aveu de faiblesse. Elle est un fil qui relie tous les lâches, à travers toutes les époques. Ceux qui n’assument pas aujourd’hui seront oubliés demain. Et c’est peut-être la seule justice qui ne faillit jamais.

Ceux qui ont fui ont perdu bien plus que leur liberté potentielle. Ils ont perdu leur dignité. Ils ont perdu leur honneur. Ils ont perdu la possibilité de défendre leur nom. Ils ont laissé le doute devenir sentence, les rumeurs devenir verdict, la presse devenir mémoire. A l’inverse, celui qui répond devant le juge, même si les accusations sont lourdes, conserve l’estime des citoyens : il a agi en homme, non en fugitif.

On dit souvent que la justice doit être indépendante. Mais la dignité, elle, ne dépend que de soi. On choisit de se présenter ou de fuir. On choisit de se battre ou de capituler. Et dans le silence de ces choix, se révèle la profondeur morale de chacun. Les Sénégalais retiendront le nom de ceux qui sont restés, même accusés. Ils oublieront très vite les autres, ces silhouettes floues qui ont couru vers l’aéroport dès que le mot « reddition » a été prononcé.

La lâcheté a une dimension contagieuse. Quand une figure publique fuit, elle envoie un message toxique : « L’Etat n’est pas sacré, la reddition des comptes est évitable ». Ce poison ronge la République de l’intérieur. Il encourage d’autres responsables à croire qu’ils pourront échapper aux conséquences. Il démoralise les fonctionnaires honnêtes. Il nourrit le cynisme. La lâcheté politique n’est pas seulement une faute personnelle : c’est un crime moral contre la Nation.

Pourtant, il existe une lueur. Le Sénégal entame un nouveau cycle politique, où les comptes devront être faits, où la vérité devra éclater. Et dans ce cycle, le peuple sait déjà qui regardera la lumière du jour et qui restera dissimulé derrière les rideaux de l’exil. La reddition des comptes n’est jamais un drame : c’est une purification. Elle nettoie les couloirs du pouvoir, elle vaccine la République contre l’impunité.

Il faut enfin rappeler que rendre des comptes n’est pas une humiliation : c’est un devoir. Ceux qui fuient prouvent qu’ils n’ont jamais compris l’essence même de la responsabilité publique. Ceux qui restent prouvent qu’ils respectent leurs concitoyens. Il y a dans ce geste un acte de patriotisme discret mais profond.

Au bout du compte, l’histoire retiendra deux catégories : les présents et les absents. Les hommes et les ombres. Les responsables et les fugitifs. Dans les livres, les uns auront des chapitres ; les autres, des notes de bas de page. Et pour ceux qui pensent aujourd’hui qu’un exil temporaire peut sauver un nom, qu’ils méditent ceci : on peut fuir la justice des hommes, mais jamais celle de la mémoire collective.

Voilà donc la vérité nue : ceux qui ont fui ne méritent pas notre attention. Ils ont eux-mêmes quitté la scène. Ils ont renoncé au combat, au débat, à l’honneur. Qu’ils demeurent là où ils se sont cachés. Le Sénégal, lui, avance. Avec ou sans eux. Et la République, qui a survécu à bien des tempêtes, se bâtira désormais sur la verticalité morale, pas sur la lâcheté dissimulée.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *