L’invisible qui décide : quand la subjectivité dévore le politique

Par Mamadou Sèye

Il arrive que la politique bascule non pas à cause d’une contrainte réelle, mais d’une décision ressentie comme superflue. C’est exactement ce que vivent les Sénégalais aujourd’hui : une crise née sans nécessité, alors même que le PASTEF, famille politique du Président Bassirou Diomaye Faye, dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, lui offrant toutes les conditions pour gouverner sans coalition additionnelle. C’est cette gratuité de la crise qui révolte l’opinion. Rien n’exigeait que le Chef de l’Etat s’immisce dans l’architecture d’une coalition qui n’entre pas dans ses prérogatives. Et pourtant, il a choisi de s’investir dans une dynamique perçue comme artificielle, ouvrant une brèche que personne ne réclamait. Le PASTEF a naturellement rejeté cette démarche, d’autant plus qu’elle s’accompagnait d’un choix controversé, le parrainage politique d’Aminata Touré, jugé incompatible avec la logique interne du parti. Dès lors, le scénario devient inquiétant : si Diomaye insiste, il se place lui-même en situation d’auto-exclusion de sa propre formation. Et avec ce risque naît un autre : celui d’une campagne électorale prématurée de près de trois ans, ponctuée de gouvernements fragiles, d’alliances opportunistes et de motions de défiance à répétition. Autant dire que personne — absolument personne — n’a intérêt à ce que le pays s’engage sur cette pente. L’exécutif a besoin de stabilité ; le peuple a besoin de réponses ; et l’Etat a besoin de continuité.

Sur le terrain, un constat s’impose : la perception populaire supplante désormais l’analyse. Lors du dernier Conseil des ministres, beaucoup ignoraient jusqu’au contenu du communiqué. Leur unique préoccupation était de savoir si Ousmane Sonko était présent. Cet indice en dit long : pour une majorité de Sénégalais, l’équilibre politique repose sur le tandem Diomaye–Sonko. Si l’un se détache de l’autre, même d’un millimètre, l’adhésion vacille. Et dans cet état d’esprit collectif, même des performances économiques remarquables laisseraient le peuple indifférent. Les réussites les plus objectives n’ont aucun poids lorsque la confiance émotionnelle se fissure.

Nous en sommes là : un moment où le pays avance au bord d’une ligne fine, où une simple persistance dans une voie hasardeuse pourrait transformer une tension conjoncturelle en crise institutionnelle majeure. C’est pour cela qu’il est vital — pour le pays, pour l’Etat, pour les générations futures — que Diomaye et Sonko trouvent le chemin d’un réajustement, d’une clarification, d’un accord, bref d’un retour à cette coopération organique qui a porté l’espoir de millions de Sénégalais. Le Sénégal a déjà trop payé pour les querelles d’ego, les improvisations et les incompréhensions. Cette fois, il a besoin d’intelligence politique. Et de paix.

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