Par mamadou Sèye
Il y a des drames qui, par leur absurdité même, révèlent l’état moral d’une société. La mort de Noyaye Thiam en fait partie. Une jeune femme, mère d’un enfant en bas âge, retrouvée sans vie dans la maison de sa belle-famille, après avoir passé quarante-huit heures dans sa chambre sans que personne n’y entre, ni même ne s’inquiète de son absence.
Voilà donc ce que nous sommes devenus : une société capable de laisser une femme mourir en silence sous un toit qui aurait dû être le sien par alliance, mais qui s’est révélé être un lieu d’indifférence totale.
Ce drame n’est pas le fruit du hasard. Il est le symptôme brutal d’un mal ancien, enraciné, que nous refusons de regarder en face : la place indigne que nous continuons de réserver aux femmes dans trop de belles-familles sénégalaises. Et il faut le dire sans trembler : une épouse n’est pas un personnel domestique ajouté à la maison du mari. Le mariage ne donne à aucune famille le droit de transformer une femme en servante.
Car que demandait-on à Noyaye, comme à tant d’autres ?
Tout.
La cuisine, la lessive, le ménage, l’eau, les enfants, le travail émotionnel, la disponibilité permanente. On l’intègre dans la belle-famille comme on ajoute une paire de bras supplémentaires, et on attend d’elle qu’elle “serve”, qu’elle “fasse ses preuves”, qu’elle “tienne la maison”. Une réalité féodale que nous habillons encore du mot tradition pour éviter d’en voir la violence.
Mais le plus grave, camarade, c’est cette absence totale d’humanité.
Comment une jeune femme peut-elle rester enfermée dans une chambre durant deux jours sans que personne ne frappe à la porte ?
Comment, dans une maison où l’on vit ensemble, peut-on ne pas remarquer l’absence d’une mère, d’une épouse, d’une belle-fille ?
Comment un bébé peut-il attendre un sein qui ne viendra plus, pendant que les adultes autour poursuivent leur routine comme si la vie d’une femme n’était qu’un bruit de fond ?
Il faut le dire : ce qui est mort avec Noyaye, ce n’est pas seulement une vie.
C’est un morceau de notre conscience collective.
Et posons enfin la question qui dérange : qu’avons-nous fait de nos femmes dans les belles-familles ?
Nous les célébrons dans les discours mais nous les sacrifions dans les pratiques.
Nous glorifions leur courage pour mieux leur imposer des charges impossibles.
Nous louons leur endurance pour mieux justifier leur exploitation.
Nous parlons de “respect” et de “valeurs familiales” pendant que, dans certaines maisons, des jeunes épouses pleurent en silence, s’épuisent, se brisent.
Dans trop de belles-familles, la femme n’est pas accueillie : elle est assignée.
Elle n’est pas accompagnée : elle est évaluée.
Elle n’est pas respectée : elle est utilisée.
Et lorsqu’elle flanche, lorsqu’elle s’effondre, lorsqu’elle souffre, on lui retourne la culpabilité : “Elle n’est pas forte.”
Non. Ce n’est pas elle qui n’est pas forte.
C’est la société qui est moralement faible.
Il faut que cela cesse immédiatement.
Une épouse n’est pas une domestique offerte à la belle-famille.
Elle ne vient pas pour prendre en charge les tâches que les autres refusent d’assumer.
Elle n’est pas une machine à supporter, à donner, à servir.
Elle est une personne, avec des droits, une dignité, des besoins, un corps qui se fatigue et une âme qui s’épuise.
Et camarade, il faut oser dire ce que beaucoup taisent :
Cette obsession de la “bonne épouse” est une arme sociale.
Ce mythe de la “belle-fille modèle” est une prison.
Cette idée que la jeune femme doit “tout faire”, “ne rien dire”, “supporter” et “prouver” est un héritage féodal qu’on emballe dans des jolis mots pour masquer sa brutalité.
Nous devons reconstruire un pacte social fondé sur un principe simple : la dignité de la femme est non négociable.
Pas adaptable.
Pas soumise à interprétation.
Pas variable selon les familles.
Absolue.
Rappelons-le, camarade : les tâches ménagères sont une responsabilité collective, pas un destin féminin.
La belle-famille n’a aucun droit de transformer une épouse en main-d’œuvre.
L’amour ne s’exprime pas par l’obéissance mais par la considération.
La modernité ne consiste pas à multiplier les écrans plats, mais à changer notre rapport aux femmes.
Car une société où une femme peut mourir pendant deux jours dans sa belle-famille sans que personne ne s’en aperçoive est une société malade.
Malade de son indifférence.
Malade de ses traditions mal digérées.
Malade de son incapacité à protéger celles qui donnent la vie.
Il faut faire de ce drame une rupture.
Plus jamais une femme invisible.
Plus jamais une belle-fille épuisée jusqu’au silence.
Plus jamais une jeune mère abandonnée derrière une porte close.
Nous devons protéger nos femmes pour protéger notre humanité.
Nous devons les respecter pour nous respecter nous-mêmes.
Nous devons les écouter pour ne pas les perdre.
Et nous devons enfin comprendre que le progrès commence par la manière dont une Nation traite ses mères, ses épouses, ses sœurs, ses filles.
Camarade, c’est ce combat que nous devons mener.
Et si ce texte peut éveiller ne serait-ce qu’une conscience, calmer un abus, sauver une femme, alors il aura accompli l’essentiel : rappeler qu’aucune société ne peut rester debout en abandonnant les femmes qu’elle prétend honorer.