Mankeur Ndiaye à Sciences Po Aix : une lecture africaine des déséquilibres du monde

Par Mamadou Sèye

L’intervention de Mankeur Ndiaye à Sciences Po Aix-en-Provence, dans le cadre d’un colloque international consacré aux enjeux de sécurité globale et aux bouleversements géopolitiques contemporains, s’inscrit dans un moment particulier de recomposition de l’ordre mondial. Ancien ministre des Affaires étrangères du Sénégal et ancien haut responsable des Nations unies, il est intervenu dans un contexte marqué par la poursuite de la guerre en Ukraine, l’aggravation des crises énergétiques et alimentaires, ainsi que la montée des instabilités au Sahel et dans plusieurs régions du monde. Son propos s’est articulé autour d’un axe central : l’interconnexion profonde entre les crises européennes et africaines, et la nécessité de sortir d’une lecture cloisonnée des enjeux de sécurité.

La guerre en Ukraine, a-t-il rappelé, ne saurait être considérée comme un conflit strictement régional. Ses répercussions s’étendent à l’économie mondiale, à la sécurité alimentaire des pays les plus vulnérables, à l’équilibre financier des Etats du Sud, ainsi qu’aux dynamiques politiques internes. En Afrique, la flambée des prix des céréales, de l’énergie et des intrants agricoles, combinée à l’endettement public, accentue les fragilités sociales et politiques. Le conflit ukrainien agit ainsi comme un facteur multiplicateur de vulnérabilités déjà existantes, notamment dans les pays sahéliens soumis à une pression sécuritaire permanente.

Sur le plan sécuritaire, Mankeur Ndiaye a insisté sur la centralité stratégique du Sahel dans les équilibres internationaux actuels. Terrorisme, effondrement d’autorité étatique dans certaines zones, prolifération des armes, trafics transfrontaliers, migrations forcées et interférences de puissances étrangères y coexistent dans un environnement instable. Selon lui, les réponses strictement militaires ont atteint leurs limites, comme l’illustrent les difficultés rencontrées par plusieurs dispositifs régionaux et internationaux. La stabilité durable, a-t-il soutenu, ne peut être obtenue sans un investissement massif dans la gouvernance, l’économie, l’éducation, l’emploi et l’intégration régionale.

L’ancien diplomate sénégalais a également mis en avant la responsabilité collective des acteurs internationaux. La sécurité des frontières sud de l’Europe, thème central du colloque, ne peut être dissociée de la situation politique et économique de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Les dynamiques migratoires, les flux commerciaux, les enjeux climatiques et les réseaux criminels transcendent les frontières administratives et imposent une lecture globale des menaces. L’Europe, a-t-il souligné, est structurellement liée à la stabilité de son voisinage sud, non seulement pour des raisons sécuritaires, mais aussi économiques et démographiques.

Son intervention a aussi abordé la crise du multilatéralisme. Face à la multiplication des conflits, à l’affaiblissement de certaines organisations internationales et à la montée en puissance d’acteurs non étatiques ou parapublics, il a appelé à un rééquilibrage du système international. Le multilatéralisme ne peut rester crédible que s’il repose sur l’équité, la cohérence et la prise en compte effective des intérêts du Sud, a-t-il plaidé, rappelant son expérience au sein des Nations unies dans des contextes de post-conflit particulièrement complexes.

Sur la relation Afrique–Europe, Mankeur Ndiaye a défendu l’idée d’un partenariat repensé, débarrassé des logiques de tutelle et des approches asymétriques. Il a souligné que les enjeux contemporains — énergie, climat, sécurité, alimentation, migrations — imposent une coopération fondée sur la coresponsabilité et la réciprocité. L’Afrique ne peut plus être considérée uniquement comme un espace de gestion de crises, mais comme un acteur stratégique à part entière de l’équilibre mondial.

L’audience de Sciences Po Aix, composée d’universitaires, d’étudiants, de diplomates et d’acteurs institutionnels, a ainsi été confrontée à une lecture africaine structurée des grands bouleversements géopolitiques contemporains. La prise de parole de Mankeur Ndiaye a mis en évidence la convergence objective des vulnérabilités du Nord et du Sud, dans un monde soumis à des chocs systémiques simultanés — guerre, climat, économie, énergie, sécurité. Elle rappelle que la stabilité internationale ne peut plus être pensée à partir de centres uniques de décision, mais dans une logique d’interdépendance assumée.


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