Par Mamadou Sèye
Il y a dans certaines initiatives diplomatiques africaines un parfum d’ironie historique difficile à ignorer. Apprendre que le Président ivoirien Alassane Ouattara envisagerait de jouer les médiateurs auprès du chef de l’Etat sénégalais Bassirou Diomaye Faye afin de soutenir la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’Organisation des Nations unies relève presque de la satire politique.
Car la médiation, en Afrique comme ailleurs, ne se décrète pas. Elle se mérite.
Elle suppose une autorité morale, une pratique démocratique cohérente et une capacité à incarner, dans son propre pays, les principes que l’on prétend défendre ailleurs. Or c’est précisément ce terrain qui fragilise la posture du pouvoir ivoirien.
Sous la présidence de Alassane Ouattara, le jeu électoral ivoirien a été profondément contesté. Des figures majeures de la vie politique nationale comme Laurent Gbagbo ou encore Tidjane Thiam ont été écartées de la compétition politique par des mécanismes juridiques et institutionnels qui ont suscité de fortes interrogations sur l’état réel du pluralisme en Côte d’Ivoire. Quand les règles du jeu deviennent sélectives, la parole d’arbitrage perd fatalement de sa crédibilité.
La question n’est donc pas personnelle. Elle est profondément politique.
Comment prétendre arbitrer les équilibres d’un autre Etat quand son propre système démocratique est accusé d’être verrouillé ? Comment se présenter comme facilitateur de dialogue quand la compétition politique nationale est régulièrement amputée de ses principaux acteurs ?
A cela s’ajoute une dimension plus structurelle : la question de l’autonomie stratégique de l’Afrique. Dans les débats sur la souveraineté monétaire, sur l’intégration économique ou sur la redéfinition des relations avec les anciennes puissances coloniales, le pouvoir ivoirien apparaît souvent comme l’un des relais les plus constants de la continuité du système existant. Aux yeux de nombreux africains, Alassane Ouattara incarne davantage la stabilité d’un ordre ancien que l’audace d’une Afrique réellement souveraine.
Dans ce contexte, voir ce dernier se mobiliser pour appuyer la trajectoire internationale de Macky Sall ne relève pas d’une simple courtoisie diplomatique. Cela ressemble plutôt à la solidarité classique d’un cercle de dirigeants dont les trajectoires politiques se rejoignent dans une même vision de la gouvernance africaine : prudente face aux puissances extérieures, mais souvent rigide face aux aspirations démocratiques internes.
Or l’Afrique est en train de changer.
Des sociétés civiles plus exigeantes, des opinions publiques plus informées et une nouvelle génération politique plus décomplexée contestent désormais ce vieux système de cooptation entre élites dirigeantes. La légitimité ne se construit plus uniquement dans les salons diplomatiques ou les couloirs des sommets internationaux ; elle se forge d’abord dans la transparence du suffrage et dans le respect du pluralisme.
C’est pourquoi certaines médiations apparaissent aujourd’hui anachroniques.
L’Afrique du XXIᵉ siècle n’a pas besoin de parrains politiques autoproclamés. Elle attend des dirigeants capables d’incarner, chez eux d’abord, les principes qu’ils prétendent défendre ailleurs.
Sans cette cohérence, la diplomatie africaine cesse d’être un instrument de crédibilité continentale pour devenir un simple théâtre d’alliances entre pouvoirs contestés.
Et les peuples africains, eux, commencent sérieusement à se lasser de ce spectacle.