Par Mamadou Sèye
Dans toutes les transitions politiques, il existe une illusion dangereuse : croire qu’il suffit de changer les dirigeants pour transformer l’Etat. L’histoire enseigne pourtant une vérité plus rugueuse : les régimes tombent vite, mais les systèmes survivent longtemps.
Au Sénégal, le pouvoir issu des urnes et incarné par le Président Bassirou Diomaye Faye s’est donné pour mission d’engager une rupture. Mais cette rupture se heurte déjà à une réalité plus souterraine, plus résistante : ce que les sciences politiques appellent l’Etat profond.
Il ne s’agit pas d’une société secrète ni d’un complot romantique digne des romans d’espionnage. L’Etat profond est beaucoup plus banal — et donc beaucoup plus puissant. C’est l’accumulation des privilèges, des habitudes administratives et des rentes discrètes qui finissent par se fossiliser dans l’appareil d’Etat.
La récente sortie du Premier ministre Ousmane Sonko sur les logements de fonction illustre parfaitement ce phénomène.
Voilà des fonctionnaires, parfois depuis longtemps à la retraite, qui continuent d’occuper des résidences appartenant à l’Etat. Certains invoquent des baux extravagants, parfois étalés sur cinquante ans, comme si la République avait signé avec eux un contrat de propriété perpétuelle.
Plus troublant encore : dans certains cas, ces logements ont été transformés, aménagés, voire mis en location, générant des revenus privés à partir d’un bien public.
La situation est révélatrice d’une pathologie administrative ancienne : la confusion entre servir l’Etat et se servir de l’Etat.
Pendant des décennies, cette confusion a prospéré dans un silence presque complice. Les règles existaient, mais les exceptions se multipliaient. Les biens publics étaient prêtés, prolongés, aménagés… jusqu’à devenir, dans les faits, des patrimoines personnels.
Ainsi naît l’Etat profond : non pas par un coup de force, mais par une lente accumulation de privilèges tolérés.
Dans ce système, la fonction publique cesse d’être une mission temporaire. Elle devient une porte d’accès à des avantages durables, parfois transmissibles comme un héritage social.
C’est précisément ce mécanisme que le pouvoir actuel semble vouloir briser.
Lorsque le Premier ministre affirme que ces bâtiments seront récupérés — avec ou sans décision de justice — il ne parle pas seulement d’immobilier administratif. Il parle en réalité d’autorité de l’Etat.
Car un Etat qui ne peut pas récupérer ses propres biens finit par perdre quelque chose de plus précieux encore : sa crédibilité.
La question posée est donc simple, presque brutale :
l’Etat appartient-il à la Nation ou à ceux qui l’ont administré hier ?
Pendant longtemps, le système a fonctionné comme si la seconde réponse allait de soi. C’est ce glissement silencieux qui a nourri la défiance populaire et l’idée que la République était devenue un club fermé de privilégiés.
La rupture politique promise ne prendra donc tout son sens que si elle s’attaque à ces bastions invisibles.
Car la véritable révolution administrative n’est pas spectaculaire. Elle ne se mesure pas aux grandes déclarations ni aux cérémonies officielles. Elle se mesure à des décisions beaucoup plus concrètes : récupérer un logement public, rétablir une règle oubliée, mettre fin à un privilège ancien.
Ce sont là des gestes modestes en apparence, mais qui ont une portée symbolique immense. Ils rappellent une vérité fondamentale que toute République doit défendre : le pouvoir passe, mais les biens publics restent la propriété du peuple.
Au fond, l’affaire des logements de fonction nous rappelle une leçon que l’histoire politique confirme sans cesse : renverser un régime est parfois facile ; démanteler les habitudes du système est infiniment plus difficile.
C’est dans cette bataille silencieuse que se jouera, peut-être, la véritable transformation de l’Etat sénégalais.
Et c’est là, précisément, que l’Etat profond révèle sa nature : il ne se défend pas avec des discours, mais avec l’inertie du temps et la résistance des privilèges.
Reste à savoir si la volonté politique sera assez forte pour l’emporter.