Par Mamadou Sèye
Il y a, dans la vie des Nations, des moments où les mots officiels ne suffisent plus à masquer les tensions souterraines. Le communiqué de la Présidence, porté par Bassirou Diomaye Faye, appartient à ces instants où l’on parle de réformes, de transparence, d’inclusion — mais où l’essentiel se joue ailleurs, dans l’ombre des calculs. Car enfin, que nous dit-on ? Que des “avant-projets” de lois sont disponibles, là où le pays attendait des textes prêts à être soumis au Parlement. Le mot est lourd : il dit l’inachevé. Et pourtant, un engagement avait été pris, un calendrier fixé — fin du premier trimestre 2026 — qui n’a pas été respecté. Pendant que l’exécutif temporise, le législatif avance : le Code électoral arrive déjà en plénière, fragment isolé d’une architecture globale encore floue. Comment refonder les règles du jeu en commençant par un morceau, sans vision d’ensemble ?
Ce désajustement n’est pas technique, il est politique. Car au cœur de cette séquence se tient une réalité que nul ne peut ignorer : la question de la candidature de Ousmane Sonko. Le débat sur les réformes est traversé, parasité, orienté par cette hypothèse. Une partie du système redoute un affrontement qu’elle pressent difficile. Mais une démocratie ne se protège pas en évitant ses adversaires ; elle se renforce en les affrontant. Chercher à neutraliser un candidat supposé majoritaire n’est pas une stratégie, c’est une faute — faute morale, faute politique, faute démocratique. Cela revient à transformer la loi en instrument de circonstance, à substituer la ruse au courage.
Le Sénégal mérite mieux que des réformes calibrées à l’aune des peurs du moment. Il mérite mieux que des textes dont le tempo semble dicté par des considérations extra-institutionnelles. Car le pays a déjà payé le prix des crises de confiance : tensions, fractures, vies perdues. Revenir, même indirectement, vers des pratiques qui nourrissent le doute serait une irresponsabilité. D’autant que la réalité est têtue : Ousmane Sonko n’est pas un acteur marginal. Il a pesé sur les dynamiques politiques au point d’influencer l’accession au pouvoir de figures aujourd’hui aux commandes. Faire abstraction de cela relève de l’aveuglement ; vouloir le contourner relève de la manœuvre.
Mais la manœuvre a une limite : le peuple. Et le peuple sénégalais a montré qu’il n’était pas un figurant. Il observe, il comprend, il tranche. Il est souvent en avance sur ceux qui prétendent parler en son nom. C’est pourquoi la seule voie digne est connue : si un candidat se présente, quel qu’il soit, il doit être affronté dans les urnes. Sans artifices. Sans contournements. Sans peur. Tout le reste ne produit qu’une chose : la suspicion, ce poison lent qui fragilise les démocraties.
Oui, il faut des réformes. Oui, il faut renforcer l’Etat de droit. Mais ces réformes ne vaudront que par leur sincérité et leur cohérence. Sinon, elles ne seront que des textes sans âme, sans force, sans légitimité. Le Sénégal est à un carrefour : entre la tentation du calcul et l’exigence de la grandeur, entre la peur de perdre et le courage de se mesurer. Gagner du temps ou écrire l’histoire. L’histoire, elle, ne retient jamais ceux qui esquivent. Elle consacre ceux qui ont eu la dignité d’affronter.