Deux légitimités, une démocratie : la leçon de Habermas pour le Sénégal

Par Babacar Fall , Dr en philosophie politique

L’histoire politique est peuplée de compagnons devenus adversaires.
C’est même l’une de ses constantes les plus troublantes.

Les hommes se rassemblent pour conquérir le pouvoir. Puis vient le moment où il faut l’exercer. Et c’est souvent là que les chemins se séparent.

De Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia au Sénégal, à Kwame Nkrumah et plusieurs de ses compagnons de lutte au Ghana, l’histoire africaine regorge de ces fractures qui naissent moins de divergences idéologiques que de la difficile articulation entre plusieurs légitimités concurrentes.

La conquête unit.
L’exercice du pouvoir distingue.
Parfois oppose.
Souvent brutalement.

Ce qui se joue aujourd’hui au Sénégal mérite d’être observé avec davantage de profondeur que ne le permettent les passions militantes ou les lectures partisanes. Car derrière les événements immédiats apparaît une question classique de la science politique : que se passe-t-il lorsque la légitimité institutionnelle et la légitimité charismatique cessent d’être portées par la même personne ?

Question décisive.
Question dangereuse.

Le président Bassirou Diomaye Faye dispose de la légitimité constitutionnelle. Il exerce les prérogatives que lui confère le suffrage universel et l’ordre institutionnel.

Ousmane Sonko conserve, quant à lui, une légitimité politique et symbolique considérable auprès d’une partie importante de la base militante qui voit en lui l’architecte principal du combat ayant conduit à l’alternance.

Deux légitimités.
Deux centres de gravité.
Un même espace politique.

Aucun observateur sérieux ne devrait sous-estimer la complexité d’une telle configuration.

L’histoire sénégalaise elle-même invite à la prudence. La crise de 1962 entre Senghor et Dia n’est pas seulement un épisode du passé. Elle rappelle qu’un projet commun peut se fissurer lorsque les mécanismes du dialogue politique cessent de fonctionner ou lorsque la confiance entre les acteurs se dégrade plus vite que les institutions ne peuvent l’absorber.

Car les institutions ont leurs limites.
Les hommes aussi.

C’est ici que la réflexion du philosophe allemand Jürgen Habermas retrouve une actualité remarquable.

Habermas n’a jamais cru que la stabilité d’une démocratie reposait uniquement sur les rapports de force ou sur les textes constitutionnels. Pour lui, la légitimité véritable naît de la capacité des acteurs à soumettre leurs positions à la discussion rationnelle, à accepter la critique et à rechercher un accord fondé sur les arguments plutôt que sur la puissance.

Une idée simple.
Révolutionnaire pourtant.

Dans un contexte où les réseaux sociaux favorisent l’invective, où les fidélités personnelles tendent parfois à supplanter les débats de fond, le Sénégal aurait tout intérêt à renouer avec cette exigence habermassienne : faire prévaloir la force de l’argument sur l’argument de la force.

Ni culte de la personnalité.
Ni logique de clan.
Ni guerre d’ego.

Le pays n’a pas besoin d’un vainqueur.
Il a besoin d’une méthode.

La pensée africaine nous enseigne depuis longtemps que la parole est un instrument de gouvernement. Sous l’arbre à palabres, l’objectif n’était pas de faire taire l’autre mais de construire une décision suffisamment légitime pour être acceptée par tous. Ce n’était pas l’unanimité qui était recherchée.

C’était la reconnaissance mutuelle.

Tout l’enjeu est là.

Le Sénégal entre peut-être dans l’une des séquences les plus délicates de son histoire politique récente. Mais les grandes démocraties ne se mesurent pas à leur capacité d’éviter les désaccords. Elles se mesurent à leur capacité de les organiser sans se détruire.

Habermas nous laisse, à cet égard, une leçon précieuse.

Lorsque deux légitimités se rencontrent, la solution n’est ni l’écrasement de l’une par l’autre, ni la fuite en avant dans la confrontation permanente.

La solution réside dans la délibération.
Dans la reconnaissance réciproque.
Dans l’acceptation que nul ne détient à lui seul la totalité de la vérité politique.

Car une démocratie commence à s’affaiblir lorsque ses acteurs cessent de se parler.

Et elle commence à mourir lorsqu’ils cessent de s’écouter.

Le véritable défi du Sénégal n’est donc peut-être pas institutionnel.

Il est intellectuel.
Il est moral.
Il est démocratique.

La question n’est plus de savoir qui a raison.

La question est de savoir si les acteurs du changement auront la sagesse de créer les conditions d’une discussion où chacun acceptera la possibilité de ne pas avoir entièrement raison.

C’est précisément là que commence la démocratie selon Habermas.

Et c’est peut-être là que se joue aujourd’hui une part de l’avenir du Sénégal.

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