Par Mamadou Sèye
Il se passe au Sénégal un phénomène pour le moins déroutant. Une partie de la société civile semble désormais convaincue qu’elle doit participer à la définition des choix politiques du pouvoir, tandis qu’une opposition, en manque de perspective de conquête du pouvoir, paraît avoir troqué son ambition d’alternance contre celle de conseiller le Prince.
Pendant ce temps, le parti majoritaire est sommé… de ne pas appliquer le programme sur lequel il a été démocratiquement élu.
Le paradoxe est saisissant.
A quoi servent les élections si ceux qui remportent les suffrages ne peuvent plus mettre en œuvre les engagements qui leur ont permis de convaincre les Sénégalais ? A quoi sert une campagne électorale si les promesses faites au peuple doivent ensuite être renégociées avec ceux qui les combattaient hier ?
Dans une démocratie représentative, les citoyens ne votent pas pour un simple gestionnaire de l’existant. Ils choisissent un projet de société. Une fois ce choix effectué, il appartient à la majorité d’essayer de traduire ce projet en actes, dans le respect de la Constitution et des institutions.
Cela ne signifie pas que le pouvoir doit échapper à la critique. Bien au contraire. L’opposition a le devoir de combattre les réformes qu’elle juge mauvaises. La société civile a le devoir d’interpeller, d’alerter, d’évaluer et de proposer. La presse a celui d’informer. La justice veille au respect du droit.
Mais critiquer une politique n’est pas contester à une majorité le droit d’appliquer le programme sur lequel elle a été élue. C’est pourtant cette confusion qui semble s’installer.
Le débat autour de la révision constitutionnelle en est une parfaite illustration. Certains demandent aujourd’hui à la majorité de freiner ses propres députés au motif qu’ils cherchent à mettre en œuvre des engagements pris devant les Sénégalais. Autrement dit, on demande au vainqueur de gouverner selon les préférences du vaincu.
C’est une étrange conception de la démocratie.
Le maire de Dakar rappelle, à juste titre, une évidence institutionnelle : le premier lieu du dialogue politique, c’est l’Assemblée nationale. C’est là que les lois se discutent, s’amendent et se votent. C’est là que s’exprime la souveraineté populaire à travers les représentants librement élus. Le débat public est indispensable, mais il ne peut se substituer aux institutions.
Une autre confusion mérite d’être dénoncée. La société civile est un contre-pouvoir, pas un co-pouvoir. Sa légitimité réside dans sa capacité à contrôler, à alerter et à défendre des principes, non à participer à la direction politique du pays. De la même manière, une opposition n’a pas vocation à devenir un cabinet de conseil du gouvernement. Sa mission est de préparer une alternative crédible et de convaincre les Sénégalais de lui confier demain les rênes du pouvoir.
Le peuple n’élit pas un programme pour qu’il soit rangé dans un tiroir au nom d’un consensus permanent. Il élit une majorité pour qu’elle gouverne, sous le contrôle des institutions et avec la sanction ultime des urnes.
Car, en démocratie, le seul arbitre souverain reste le peuple.
On ne peut pas demander sa confiance aux Sénégalais autour d’un projet baptisé Rupture, puis expliquer, une fois élu, que cette rupture doit attendre l’autorisation de ceux qui s’y opposaient.
Le peuple choisit.
Le gouvernement gouverne.
Le Parlement légifère.
L’opposition prépare l’alternance.
La société civile veille.
Lorsque chacun assume pleinement sa mission, la démocratie fonctionne. Lorsqu’on brouille ces rôles, on brouille aussi les légitimités.
Et c’est toujours la démocratie qui finit par en payer le prix.