Le Sénégal en panne de récit

Par Mamadou Sèye

Il est des silences qui en disent plus long que les discours. Le silence des idées est de ceux-là.

Depuis plusieurs années, un malaise diffus s’est installé dans le débat public sénégalais. Les prises de parole sont nombreuses, les controverses incessantes, les réseaux sociaux en ébullition permanente. Pourtant, quelque chose d’essentiel semble avoir disparu : le récit politique.

Une Nation ne vit pas uniquement de lois, de décrets ou de statistiques. Elle avance parce qu’elle est portée par une vision. Parce qu’on lui raconte un avenir. Parce qu’on lui propose un horizon commun. Sans cela, la politique cesse d’être une promesse collective pour devenir une simple gestion des urgences ou, pire encore, une succession de polémiques.

Le Sénégal a pourtant connu des périodes où les idées structuraient le débat. Les affrontements étaient parfois d’une rare intensité, mais ils opposaient des conceptions du monde. Les socialistes parlaient de planification et de construction nationale. Les libéraux défendaient l’économie de marché et les libertés. La gauche historique portait le combat pour la justice sociale, la souveraineté populaire et l’émancipation. Chacun avait ses références, ses intellectuels, ses revues, ses écoles de pensée. On pouvait être en désaccord, mais chacun savait pourquoi il se battait.

Aujourd’hui, ce socle semble s’être fissuré.

Le commentaire a pris le pas sur la réflexion. La communication l’emporte sur la conviction. L’instantanéité des réseaux sociaux impose son rythme au détriment du temps long. L’on réagit davantage qu’on ne pense. L’on répond davantage qu’on ne construit.

Le débat public s’est transformé en une arène où chacun cherche moins à convaincre qu’à terrasser son adversaire. L’invective remplace l’argument. La suspicion tient lieu de démonstration. L’émotion supplante la raison.

Cette évolution n’est pas anodine. Elle fragilise la démocratie.

Car une démocratie ne se nourrit pas seulement d’élections. Elle vit de la confrontation des idées. Elle grandit lorsque les citoyens comprennent les choix qui leur sont proposés. Elle s’élève lorsque les dirigeants expliquent où ils veulent conduire le pays.

Or le Sénégal traverse probablement l’une des périodes les plus décisives de son histoire contemporaine. L’exploitation du pétrole et du gaz, les tensions sur les finances publiques, la réforme des institutions, la transformation de l’économie, l’emploi des jeunes, l’école, la santé, la place de l’Etat, la souveraineté économique : voilà autant de défis qui exigent une pensée profonde et un débat exigeant.

A la place, nous assistons trop souvent à une politique du commentaire permanent.

Chaque déclaration appelle une contre-déclaration. Chaque polémique chasse la précédente. Chaque journée produit son indignation. L’actualité devient une succession de vagues qui empêchent toute réflexion de fond.

Le bruit finit par masquer l’essentiel.

Une Nation qui ne sait plus raconter son avenir devient prisonnière de son présent.

Les peuples ont besoin d’une espérance organisée. Ils ont besoin de comprendre pourquoi des sacrifices leur sont demandés, quelles transformations sont attendues et vers quel modèle de société ils avancent.

Le récit politique n’est pas un exercice de communication. Il est le fil conducteur qui relie les décisions quotidiennes à une ambition historique.

Sans lui, les réformes apparaissent incohérentes. Les efforts deviennent incompréhensibles. La confiance s’effrite.

Le plus préoccupant est que cette pauvreté du débat n’est pas seulement le fait des gouvernants. Elle touche également l’opposition, les intellectuels, les médias, les organisations citoyennes et, parfois, chacun d’entre nous. Nous avons progressivement accepté que la réaction tienne lieu de pensée.

Il est temps de sortir de cette impasse.

Le Sénégal n’a pas besoin de davantage de bruit. Il a besoin de davantage d’idées.

Il n’a pas besoin d’une inflation de discours. Il a besoin d’une élévation du discours.

Il n’a pas besoin d’adversaires qui s’insultent. Il a besoin d’acteurs qui confrontent leurs visions du pays avec rigueur, honnêteté et respect.

Le véritable enjeu n’est pas de savoir qui aura le dernier mot dans une polémique. Il est de savoir qui proposera le premier un récit capable de rassembler une Nation autour d’une ambition commune.

Car les grandes Nations ne sont jamais bâties sur des querelles. Elles sont bâties sur des idées.

Et lorsque les idées s’effacent, les passions prennent le pouvoir.

Le Sénégal vaut infiniment mieux que cette pauvreté du débat.

Il est temps de retrouver le goût de la pensée, le courage de la nuance et l’ambition du récit.

Car un peuple qui cesse de penser son avenir finit toujours par le subir.

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