LA DÉMOCRATIE EXIGE PLUS QU’UNE MAJORITÉ

Par Babacar Fall , Dr en philosophie politique

Au fond, une Constitution n’est pas un simple texte de loi. C’est un engagement collectif. Le pacte qui permet à une Nation de vivre ensemble malgré ses désaccords.

Voilà l’essentiel.

Depuis Jean-Jacques Rousseau, une idée traverse toute la philosophie politique : le pouvoir ne se réduit jamais à la force du droit. Il tient aussi au consentement des citoyens. Une règle peut être parfaitement légale et pourtant ne pas être pleinement acceptée. C’est toute la différence entre la légalité et la légitimité.

C’est cette distinction qui devrait nous alerter.

Modifier une Constitution n’a rien d’anodin. Ce n’est pas corriger un règlement intérieur. Ce n’est pas voter une loi parmi d’autres. C’est toucher aux règles que tous devront respecter, aujourd’hui comme demain. Les règles du jeu.

Et les règles du jeu ne se changent jamais seuls.

Une majorité parlementaire dispose naturellement du pouvoir de gouverner. Personne ne le conteste. Mais gouverner ne signifie pas s’approprier la Constitution. Celle-ci appartient à la Nation entière, y compris à ceux qui ont perdu les élections, à ceux qui ne votent pour aucun camp et même à ceux qui naîtront demain.

C’est précisément pour cette raison que Montesquieu insistait sur la modération. Les institutions n’ont pas été conçues pour offrir davantage de pouvoir à une majorité passagère. Elles existent pour empêcher que les rapports de force politiques ne deviennent les seules règles de fonctionnement de l’État.

La mesure protège.

Aujourd’hui, le contexte ne peut être ignoré. Une réforme constitutionnelle intervient alors que les relations entre le chef de l’État et le président de l’Assemblée nationale sont marquées par une défiance devenue publique. Qu’on le veuille ou non, cette réalité change le regard porté sur la réforme. Les citoyens n’analysent jamais une Constitution dans l’abstrait. Ils la lisent à travers les circonstances.

Et les circonstances comptent.

Le sociologue Max Weber rappelait qu’aucune institution ne survit durablement sans la confiance de ceux qu’elle gouverne. Une Constitution n’est pas seulement un texte applicable ; elle est un texte auquel on accepte de se soumettre parce qu’on le croit au-dessus des intérêts particuliers.

Lorsque ce doute apparaît, tout devient plus fragile.

Peu importe, finalement, que les intentions soient sincères ou non. En politique, les perceptions produisent souvent autant d’effets que les faits eux-mêmes. Si une partie importante de la population croit que la Constitution est révisée pour répondre à une rivalité politique du moment, cette conviction devient déjà un fait politique.

Il ne suffit donc pas d’avoir raison juridiquement. Il faut aussi convaincre démocratiquement.

C’est ici que la réflexion de Jürgen Habermas prend tout son sens. Une démocratie ne se résume pas à compter les voix. Elle suppose aussi de discuter, d’écouter, de confronter les arguments et de rechercher une adhésion qui dépasse les seuls équilibres parlementaires. Plus une réforme touche au cœur des institutions, plus cette exigence devient forte.

Le consensus n’est pas une faiblesse.

Il est souvent la condition de la stabilité.

C’est pourquoi la vraie question dépasse largement le contenu de cette révision. Elle est plus simple. Plus fondamentale aussi.

Quel héritage voulons-nous laisser ?

Une Constitution écrite pour répondre aux tensions d’aujourd’hui risque de devenir le problème de demain. Une Constitution pensée avec l’ensemble de la Nation, au contraire, a davantage de chances de résister aux alternances, aux crises et aux passions politiques.

Une majorité gouverne.

Une Constitution rassemble.

Confondre les deux serait prendre le risque d’affaiblir ce que la Constitution est censée protéger : la confiance, la continuité de l’État et l’unité de la Nation.


3 commentaires sur « LA DÉMOCRATIE EXIGE PLUS QU’UNE MAJORITÉ »

  1. Mille mercis Dr Fall pour ce partage! Vous lire, c’est un immense un plaisir! La question la plus piquante qui nous revient à chaque fois et que vous aviez abordé est de savoir quel héritage voulons-nous laisser. Rappelons nous que les décisions prises aujourd’hui continueront à impacter toute la nation: voulais-je dire l’Afrique entière, même ceux qui ne sont pas d’accord avec la majorité. D’ailleurs, la foule n’a de cœur donc elle ne pense pas! Alors si c’est le cas pourquoi consider le choix de la majorité? La démocratie étant le régime pure et par excellence prône pour le choix de la majorité, de ce fait, ce sont les anges qui devaient gouverner, mais on est humain et loin d’être parfait. En effet la majorité n’a pas toujours raison! La démocratie doit alors réviser le choix de la majorité, comprendre ce qui est essentiel et laissons de côté qui n’est pas utile pour la nation et la future génération innocente qui vient après nous!

  2. Mille mercis Dr Fall pour ce partage! Vous lire, c’est un immense un plaisir! La question la plus piquante qui nous revient à chaque fois et que vous aviez abordé est de savoir quel héritage voulons-nous laisser. Rappelons nous que les décisions prises aujourd’hui continueront à impacter toute la nation: voulais-je dire l’Afrique entière, même ceux qui ne sont pas d’accord avec la majorité. D’ailleurs, la foule n’a de cœur donc elle ne pense pas! Alors si c’est le cas pourquoi considérer le choix de la majorité? La démocratie étant le régime pure et par excellence prône pour le choix de la majorité, de ce fait, ce sont les anges qui devaient gouverner, mais on est humain et loin d’être parfait. En effet la majorité n’a pas toujours raison! La démocratie doit alors réviser le choix de la majorité, comprendre ce qui est essentiel et laissons de côté qui n’est pas utile pour la nation et la future génération innocente qui vient après nous!

    1. Élysée… te lire me ramène loin. Mais pas si loin que ça finalement.Je revois encore cet élève qui, déjà, refusait les réponses faciles. Celui qui levait la main… non pas pour répondre, mais pour déranger la question.
      Tu n’as pas changé. Et c’est tant mieux.
      La majorité n’a pas toujours raison.
      Je me souviens d’un jour précis. Tu avais soutenu, seul contre presque toute la classe, une position que beaucoup jugeaient « absurde ». La salle avait ri. Toi, tu étais resté calme. Quelques semaines plus tard, les faits t’avaient donné raison. Ce jour-là, tu avais compris — et moi aussi, encore une fois — que la foule peut se tromper. Bruyamment.
      Une foule, ça réagit.Ça ne pense pas toujours.
      Et pourtant… peut-on s’en passer ?
      C’est là que ta réflexion devient essentielle. Parce que rejeter la majorité, c’est ouvrir une autre boîte de Pandore : qui décide alors ? Sur quelle base ? Selon quelle légitimité ?
      La démocratie est imparfaite. Profondément.Mais elle reste un garde-fou.
      Elle n’élève pas automatiquement les meilleurs. Elle reflète ce que nous sommes, collectivement, à un instant donné. Ni anges, ni monstres. Juste humains. Et donc faillibles.
      Je me rappelle aussi de ces débats où tu poussais toujours plus loin. Comme si tu voulais me dire: « Monsieur, et si tout le monde se trompe ? » Tu pensais la question tellement fort et avec un sérieux presque dérangeant que je pouvais l’entendre. Aujourd’hui encore, elle reste sans réponse simple.
      Penser contre tous. Parfois nécessaire.Mais jamais sans responsabilité.
      Car au fond, le véritable enjeu n’est pas simplement de savoir qui a raison. C’est de savoir ce que nos choix construisent. Ou détruisent. Lentement. Silencieusement.
      L’héritage. Toujours lui.
      Ce que nous décidons aujourd’hui ne nous appartient déjà plus vraiment. Cela glisse, cela s’inscrit, cela façonne des vies que nous ne connaîtrons jamais. L’Afrique, dis-tu. Oui, mais au-delà encore. Des générations entières, invisibles, héritent de nos hésitations autant que de nos certitudes.
      Alors non, la majorité ne suffit pas.Mais elle ne doit pas être méprisée.
      Elle doit être éclairée. Éduquée. Bousculée même. Comme tu le faisais déjà, assis à ta place, avec cette obstination tranquille qui forçait le respect.
      Garder l’essentiel. Écarter le superflu.Facile à dire. Terriblement difficile à faire.
      Mais c’est précisément là que tout se joue : dans notre capacité à penser plus loin que nous-mêmes. À refuser la facilité du nombre sans tomber dans l’arrogance de celui qui croit savoir seul.
      Tu étais cet élève qui doutait.Reste cet homme qui questionne.
      C’est ainsi que naissent les héritages qui comptent.

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