Le gouvernement doit reprendre la main sur son récit

Par Mamadou Sèye

Il est des signaux qui ne trompent pas. Lorsque le communiqué du Conseil des ministres cesse d’être un rendez-vous attendu pour devenir un simple document administratif, c’est qu’un problème plus profond s’est installé. Aujourd’hui, rares sont les Sénégalais qui prennent le temps d’en lire l’intégralité. La plupart se précipitent vers une seule rubrique : celle des nominations, des limogeages, des défenestrations et des promotions. Le reste passe presque inaperçu.

Cette évolution n’est pas anodine. Elle traduit moins un désintérêt pour l’action publique qu’un déficit de narration gouvernementale.

Un Etat ne gouverne pas seulement avec des lois, des décrets ou des budgets. Il gouverne aussi avec une histoire. Les grands dirigeants l’ont toujours compris. Charles de Gaulle racontait la grandeur retrouvée de la France. Lee Kuan Yew expliquait, étape après étape, la construction de Singapour. Nelson Mandela faisait de chaque décision une pierre de l’édifice de la réconciliation nationale. Plus près de nous, Paul Kagame présente chaque réforme comme un maillon d’une ambition nationale clairement assumée. Les citoyens n’adhèrent pas uniquement à des mesures ; ils adhèrent à une direction.

Or c’est précisément cette direction qui semble aujourd’hui manquer dans la communication gouvernementale.

Chaque semaine, le Conseil des ministres aligne des décisions souvent importantes : réformes économiques, programmes agricoles, projets d’infrastructures, initiatives sociales, mesures de gouvernance. Pourtant, ces décisions apparaissent comme une juxtaposition de dossiers techniques sans fil conducteur. Elles ne racontent pas où le Sénégal veut aller ni comment chaque mesure contribue à cette destination.

Dans ces conditions, le vide est rapidement occupé par ce qui attire naturellement l’attention : les mouvements d’hommes. Qui a été nommé ? Qui a été limogé ? Qui perd de l’influence ? Qui monte en puissance ? Le débat politique se réduit alors à une lecture des rapports de force, alors que les véritables enjeux disparaissent de l’espace public.

C’est pourtant une règle élémentaire de la communication politique : lorsqu’un gouvernement ne construit pas son propre récit, d’autres le construisent à sa place. L’opposition impose ses thèmes. Les réseaux sociaux fabriquent leurs propres interprétations. Les polémiques remplacent les politiques publiques. Le gouvernement passe alors son temps à réagir au lieu d’imposer son agenda.

Le paradoxe est cruel. Jamais l’information n’a circulé aussi vite ; pourtant, jamais il n’a été aussi difficile de donner du sens à l’action publique. A l’ère numérique, annoncer une décision ne suffit plus. Il faut l’expliquer, l’incarner et la relier à une vision d’ensemble.

Le Conseil des ministres devrait devenir un véritable exercice de pédagogie nationale. Chaque réunion pourrait s’articuler autour d’une priorité clairement identifiée : emploi des jeunes, souveraineté alimentaire, industrialisation, éducation, santé ou réforme de l’Etat. Les décisions de la semaine devraient être présentées comme les différentes pièces d’un même puzzle, celui du projet national. Les nominations, elles, ne devraient plus occuper le devant de la scène mais rester ce qu’elles sont : des instruments au service d’une politique, et non la politique elle-même.

Il ne s’agit pas de faire davantage de communication. Il s’agit de faire une communication plus stratégique. Les citoyens n’attendent pas seulement des annonces ; ils veulent comprendre pourquoi elles sont prises, à quel problème elles répondent et quels résultats ils peuvent en attendre.

Dans L’Art de la guerre, Sun Tzu enseigne que la victoire appartient à celui qui impose le terrain du combat. En politique, ce terrain est d’abord celui du récit. Gouverner, ce n’est pas seulement administrer ; c’est donner une direction, créer une espérance et convaincre qu’un cap est tenu malgré les difficultés.

Le Sénégal traverse une période de profondes transformations. Les attentes sont immenses, les défis nombreux et les impatiences légitimes. Dans un tel contexte, le gouvernement ne peut se contenter d’agir ; il doit aussi rendre son action intelligible. Car une réforme que personne ne comprend produit rarement les effets politiques qu’elle mérite.

Le temps est peut-être venu de repenser le Conseil des ministres non comme une formalité institutionnelle, mais comme le principal rendez-vous hebdomadaire entre l’Etat et les citoyens. C’est là que devrait se raconter, semaine après semaine, la grande histoire de la transformation du Sénégal.

Faute de quoi, le communiqué continuera d’être parcouru à la recherche d’un seul nom, d’un seul limogeage ou d’une seule nomination, tandis que l’essentiel — la vision, le sens et le projet collectif — restera dans l’ombre.

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