Par Mamadou Sèye
Depuis que Kiiraay est né, il y a quelque chose d’assez étonnant dans le paysage politique sénégalais : la formation politique du Président de la République est quasiment absente du terrain.
Ce n’est pas une impression passagère. Depuis son lancement, on attend de voir le nouveau parti présidentiel prendre sa place dans le débat politique national, occuper le terrain, organiser ses militants, préparer les prochaines échéances. Mais pour le moment, le silence est plutôt assourdissant.
On ne sait même pas véritablement où en est la préparation des prochaines élections locales. Pas de grande agitation, pas de véritable débat public sur les investitures, pas d’informations précises qui permettraient de mesurer l’état d’implantation du parti.
Pourtant, Kiiraay n’est pas né comme un simple mouvement de soutien. Il a été présenté comme une nouvelle formation politique appelée à structurer les forces qui soutiennent le Président Bassirou Diomaye Faye, avec une ambition affichée de massification et d’implantation nationale.
Alors, que se passe-t-il ?
On pourrait presque avoir le sentiment que tout le monde regarde ailleurs.
Depuis plusieurs semaines, l’essentiel de l’agitation politique autour du pouvoir semble s’être déplacé vers la gestion de l’Etat et, surtout, vers les changements opérés à la tête de nombreuses structures publiques.
Le dernier Conseil des ministres en a fourni une illustration spectaculaire : 87 mesures individuelles, touchant notamment des directions générales, des conseils d’administration et des conseils de surveillance.
On a beaucoup parlé de ces départs, de ces arrivées, de ceux qui sont remplacés et de ceux qui ne le sont pas. Mais le décret, aussi important soit-il, semble aujourd’hui quelque peu désubstantialisé par la réalité politique qui l’a suivi.
Des ministres refusent d’être reconduits. Des directeurs généraux démissionnent. D’autres départs viennent donner une autre dimension à une opération administrative qui, au départ, pouvait apparaître comme une simple reprise en main.
Pendant ce temps, Kiiraay reste étonnamment discret.
Et ce week-end, le contraste était difficile à ne pas remarquer.
Pendant que Ousmane Sonko attirait les foules en Casamance, notamment à Ziguinchor où une importante mobilisation populaire l’a accompagné jusqu’à son domicile, les collaborateurs du Président semblaient surtout présents sur Facebook.
Facebook, toujours Facebook.
On y explique, on y répond, on y commente, on y polémique.
Mais pendant ce temps, le terrain politique continue de vivre sans Kiiraay.
Je ne fais pas ici un procès au parti du Président. Je constate simplement une situation.
Et je me demande ce que le Président de la République en pense.
Car Bassirou Diomaye Faye n’est pas un vieux routier de la politique cherchant désespérément à conserver une position qu’il aurait occupée pendant des décennies. Il a 45 ans. Il est déjà Président de la République.
Et c’est précisément ce qui rend sa situation singulière.
Personne ne pourra reprocher demain au Président d’avoir organisé des élections transparentes, inclusives et démocratiques.
Il pourrait gagner.
Il pourrait perdre.
Mais s’il gagnait dans ces conditions, il aurait gagné démocratiquement. Et s’il perdait, il aurait perdu démocratiquement.
Dans les deux cas, il aurait gagné quelque chose de beaucoup plus grand : le respect de l’histoire politique de son pays.
C’est pourquoi l’étonnante discrétion de Kiiraay mérite d’être observée.
Pas pour donner des conseils à Kiiraay.
Pas pour dire au Président comment organiser son parti.
Mais simplement parce qu’il est curieux de voir naître la formation politique d’un Président de la République et de la voir, quelques semaines plus tard, occuper si peu l’espace politique national.
Alors forcément, une question finit par s’imposer.
Que font donc ceux qui ont convaincu le Président de créer son propre parti ?
Car si Kiiraay demeure absent du terrain pendant que d’autres occupent l’espace, si ses responsables préfèrent les batailles de Facebook aux réalités militantes, si aucune dynamique nationale clairement perceptible ne se dessine à l’approche des prochaines échéances, il faudra bien que quelqu’un s’interroge.
Et le premier à s’interroger sera certainement le Président lui-même.
Ceux qui l’ont convaincu de créer Kiiraay peuvent donc commencer à se faire quelques soucis.