Sonko au carrefour de la dette

Par Mamadou Sèye

Le président de l’Assemblée nationale se retrouve aujourd’hui au cœur de l’équation FMI-LFR-dette qu’il avait lui-même contribué à construire lorsqu’il était Premier ministre. Une situation qui pose une question politique majeure : jusqu’où ira la cohérence entre le projet porté hier par Sonko et les choix économiques opérés aujourd’hui par l’Exécutif ?

Il y a quelque chose de singulièrement politique dans la séquence économique que traverse actuellement le Sénégal.

Pendant que le gouvernement négocie avec ses créanciers et prépare le traitement de la dette, pendant que le FMI conditionne encore l’aboutissement de son nouveau programme à un certain nombre de garanties, une autre échéance se profile : la Loi de finances rectificative devant l’Assemblée nationale.

Et cette Assemblée nationale a désormais un président qui n’est pas un spectateur quelconque de cette affaire.

C’est Ousmane Sonko.

L’homme qui préside aujourd’hui l’institution parlementaire est précisément celui qui, hier encore, dirigeait le gouvernement, portait le diagnostic sur l’état des finances publiques et défendait le Plan de redressement économique et social, le fameux PRES. Ce plan, présenté en août 2025 sous sa conduite, se voulait justement la réponse à la crise financière et budgétaire du Sénégal.

Voilà pourquoi la situation actuelle mérite mieux que la bataille sémantique autour des mots « restructuration », « reprofilage » ou « plan de traitement ».

Le problème est désormais devant le Parlement.

Et il touche directement à la cohérence d’une trajectoire économique dont Ousmane Sonko a été l’un des principaux architectes.

Le FMI et les autorités sénégalaises sont parvenus le 1er septembre à un accord au niveau des services portant sur un programme de 36 mois d’environ 2,2 milliards de dollars. Mais cet accord reste soumis à l’approbation du Conseil d’administration du Fonds et à l’obtention des garanties de financement nécessaires. Le nouveau programme vise notamment le rétablissement de la stabilité macroéconomique, la viabilité de la dette, la consolidation budgétaire et le renforcement de la gouvernance des finances publiques.

Autrement dit, le Sénégal ne négocie pas seulement de l’argent. Il négocie une trajectoire.

Et c’est précisément là que la LFR prend toute son importance.

Une loi de finances rectificative n’est pas un simple document comptable. Elle modifie, en cours d’exercice, les autorisations budgétaires initialement votées. Elle traduit donc des choix politiques : ce que l’Etat décide de financer, ce qu’il décide de réduire, les recettes qu’il espère mobiliser, le niveau du déficit qu’il accepte et, au bout du compte, la trajectoire qu’il présente à ses partenaires financiers.

C’est cette trajectoire que le Parlement va devoir regarder dans les yeux.

Et il serait pour le moins paradoxal que l’on demande aux députés de voter mécaniquement une copie qui serait en contradiction avec les orientations économiques défendues hier encore par le président de leur propre institution.

Car le PRES n’était pas un simple exercice de communication.

Ousmane Sonko en avait fait l’expression d’une doctrine : redressement des finances publiques, mobilisation des ressources internes, réduction des vulnérabilités extérieures et financement endogène de l’économie. Il expliquait lui-même que l’un des objectifs du plan était de faire en sorte qu’une plus grande partie du financement de l’économie provienne des ressources nationales.

Aujourd’hui, le pays se retrouve pourtant dans une situation où la question de la dette est devenue le passage obligé de toute politique économique.

La première réunion avec les créanciers vient de se tenir. Le gouvernement vise un accord avec les créanciers officiels et privés d’ici décembre. Les autorités ont annoncé que la dette libellée en francs CFA serait exclue du périmètre de la restructuration, tandis que les discussions portent notamment sur les autres catégories de dette.

Et c’est ici qu’intervient la déclaration d’Abdourahmane Sarr.

L’ancien ministre de l’Economie considère que le processus est essentiellement « cosmétique » et estime que l’essentiel demeure l’approbation du programme du FMI et la poursuite de la consolidation budgétaire. Il souligne également que le rebasing du PIB ramènerait la dette publique à 105 % du PIB en 2025 et le déficit à 5,4 %. Selon lui, les créanciers privés ne devraient pas être appelés à subir des pertes au-delà d’éventuels reprofilages.

On peut discuter l’analyse de l’ancien ministre. On peut même contester certaines de ses conclusions. Mais on ne peut pas évacuer la question politique qu’elle soulève.

Car si l’essentiel est effectivement la trajectoire budgétaire, alors la LFR devient une pièce maîtresse du dispositif.

Et si cette trajectoire est contestée au Parlement, le problème ne sera plus seulement économique. Il deviendra politique.

C’est là que la position d’Ousmane Sonko devient particulièrement intéressante.

Le président de l’Assemblée n’est évidemment pas le Premier ministre. Il ne gouverne plus. Il ne peut pas se substituer à l’Exécutif. Mais il préside l’institution appelée à examiner et voter les textes financiers qui engagent la Nation.

Et surtout, il n’est pas un président d’Assemblée issu d’une autre histoire politique.

Il est l’ancien chef du gouvernement.

Il connaît les chiffres, les contraintes, les arbitrages et les discussions qui ont conduit au PRES. Il connaît également les engagements pris auprès des partenaires techniques et financiers. Il sait ce que signifie une trajectoire budgétaire pour la crédibilité du pays.

C’est pourquoi la question qui se pose désormais est d’une redoutable simplicité :

que fera Sonko si la LFR qui arrive devant l’Assemblée s’éloigne substantiellement de la doctrine économique qu’il défendait lorsqu’il était à la Primature ?

La réponse n’est pas écrite.

Et c’est précisément ce qui rend la situation passionnante.

L’Assemblée pourrait-elle demander des modifications ? Oui, dans le cadre de ses prérogatives parlementaires.

La majorité pourrait-elle considérer que certaines orientations ne correspondent pas à celles qui avaient été annoncées ? Politiquement, c’est parfaitement envisageable.

Le gouvernement pourrait-il, de son côté, considérer qu’il ne peut pas s’écarter des engagements nécessaires à l’aboutissement du programme avec le FMI ? Évidemment.

Nous voilà donc devant un triangle inédit : le gouvernement, le Parlement et le FMI.

Au centre de ce triangle, presque malgré lui, se trouve Ousmane Sonko.

C’est tout le paradoxe de la situation.

Hier, Sonko était celui qui demandait au pays de regarder la réalité financière en face. Il dénonçait une dette contractée, selon ses propres termes, en dehors du cadrage budgétaire et plaidait pour une clarification complète de la dette.

Aujourd’hui, le même Sonko préside l’institution qui devra examiner les conséquences budgétaires de cette nouvelle réalité.

Il ne peut donc pas être indifférent à la copie qui lui sera présentée.

Et le gouvernement ne peut pas non plus ignorer cette donnée politique.

Car le FMI peut discuter avec un gouvernement. Les créanciers peuvent négocier avec un Etat. Mais au bout du processus, la démocratie sénégalaise reste là, avec son Parlement, ses députés et ses votes.

C’est peut-être là que se trouve la véritable importance de la prochaine LFR.

Elle dira beaucoup plus que l’état des comptes publics.

Elle dira si le pouvoir est capable de faire converger ses différentes composantes autour d’une même trajectoire.

Elle dira si le PRES est encore une boussole ou s’il est devenu un souvenir politique.

Elle dira enfin si le passage de Sonko de la Primature à la présidence de l’Assemblée nationale constitue simplement un changement de fonction ou s’il a déplacé, au cœur même du pouvoir, le centre de gravité du débat économique.

Car le Sénégal peut bien changer les mots.

On peut parler de traitement de la dette plutôt que de restructuration.

On peut parler de reprofilage plutôt que d’effacement.

On peut parler de consolidation plutôt que d’austérité.

Les chiffres, eux, ne font pas de politique. Ils finissent toujours par dire la vérité.

Et cette vérité devra bientôt être examinée dans l’hémicycle que préside celui qui, hier, avait promis de remettre le pays sur les rails.

Sonko est désormais au carrefour.

Pas seulement parce qu’il préside l’Assemblée nationale.

Mais parce que la trajectoire économique qu’il a contribué à dessiner revient aujourd’hui devant lui, sous la forme d’une loi à voter.

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