Par Mamadou Sèye
L’engouement populaire pour les auditions publiques, sur fond de scandales présumés dans la gestion des ressources publiques, révèle une exigence qui dépasse les affaires examinées : celle de voir enfin les responsabilités établies. Et les appels à interrompre les travaux parlementaires posent une question troublante.
Le Sénégal est en train de vivre une séquence politique singulière. Les auditions publiques des commissions d’enquête parlementaire consacrées au programme « Un étudiant, un ordinateur » et aux opérations concernant le patrimoine bâti de l’Etat passionnent, interpellent et mobilisent l’opinion. Dans les foyers, les bureaux, les transports, les lieux de rencontre et sur les réseaux sociaux, le débat est partout. Les témoignages des personnes auditionnées, les questions des députés et les révélations successives sont devenus le sujet d’une conversation nationale.
Ce qui se déroule à l’Assemblée nationale est inédit par son exposition publique et par l’ampleur de l’intérêt populaire qu’il suscite. Le citoyen ne se contente plus d’apprendre qu’une enquête est ouverte ou qu’un dossier est transmis à une autorité compétente. Il veut entendre les explications, suivre les confrontations, comprendre les mécanismes et savoir qui a fait quoi. Il veut assister, presque en direct, à la recherche de la vérité.
Cet engouement ne s’explique pas uniquement par le caractère spectaculaire des affaires. Il traduit une attente beaucoup plus profonde : celle d’une justice qui ne s’arrête pas à la révélation des faits, mais qui permette de comprendre les responsabilités et de savoir quelles conséquences en seront tirées.
C’est ici que le débat prend une dimension politique majeure. Car pendant que les auditions parlementaires suscitent un intérêt populaire considérable, les décisions de justice semblent parfois provoquer moins de mobilisation dans l’opinion. Si ce contraste se confirme, il mérite mieux que des commentaires superficiels. Il appelle une véritable interrogation sur le rapport des Sénégalais à l’institution judiciaire.
Les citoyens seraient-ils en train de transférer vers le Parlement une partie de leur soif de justice ?
La question est posée. Il ne s’agit pas d’affirmer que les Sénégalais auraient définitivement perdu confiance dans la justice, ni de décréter que les travaux parlementaires seraient plus légitimes que les procédures judiciaires. Il s’agit de comprendre pourquoi des auditions politiques, qui ne prononcent aucune condamnation, peuvent susciter une telle attente collective.
Une première explication tient peut-être à la visibilité. A l’Assemblée, les questions sont entendues, les réponses sont publiques et les contradictions apparaissent immédiatement. Le citoyen peut suivre le déroulement des travaux et se faire une idée des enjeux. La procédure judiciaire, soumise à ses règles propres, n’offre pas toujours le même degré de visibilité ni la même possibilité de suivre chaque étape d’un dossier.
Mais il existe une autre explication, plus préoccupante : lorsque les citoyens ne se satisfont plus de la seule annonce d’une procédure judiciaire, c’est qu’ils attendent des institutions des signes tangibles de leur capacité à établir les faits et à faire respecter la responsabilité publique.
Voilà pourquoi les appels de certains acteurs se réclamant de la société civile à voir l’Assemblée nationale interrompre ses travaux au profit de la justice méritent d’être examinés avec sérieux. Si une telle demande vise à rappeler que les commissions parlementaires ne doivent pas empiéter sur les compétences des magistrats, le principe mérite discussion. Mais si elle revient à demander que le Parlement renonce à son propre travail de contrôle au seul motif que la justice pourrait être saisie, alors une question fondamentale se pose : pourquoi opposer deux institutions dont les missions, bien que différentes, participent toutes deux au fonctionnement de l’Etat de droit ?
Le Parlement contrôle l’action publique et peut enquêter sur des faits relevant de sa compétence. La justice établit les responsabilités pénales dans le respect des procédures, des droits de la défense et de la présomption d’innocence. L’un ne saurait se substituer à l’autre. Mais la séparation des rôles ne commande pas nécessairement le silence de l’un dès que l’autre intervient. Les éventuelles interférences doivent être appréciées au regard des textes applicables et des circonstances précises, non à partir d’une opposition de principe entre contrôle parlementaire et justice.
Dans les dossiers qui occupent aujourd’hui le pays, l’enjeu est considérable. « Un étudiant, un ordinateur » renvoie aux espoirs d’une jeunesse qui a besoin d’outils pour étudier et se former. Le patrimoine bâti de l’Etat concerne des biens appartenant à la collectivité. Dans les deux cas, les interrogations portent sur l’utilisation des ressources publiques, les procédures de décision, les contrôles administratifs et les responsabilités éventuelles.
Les auditions ne constituent pourtant pas des procès. Les déclarations entendues doivent être vérifiées, les documents examinés et les personnes concernées entendues dans le respect de leurs droits. La vérité ne se décrète pas à partir d’un témoignage, pas plus que la présomption d’innocence ne saurait justifier l’abandon des investigations.
Mais la responsabilité politique, administrative et morale ne disparaît pas derrière la seule question pénale. Une procédure judiciaire peut suivre son cours tandis que le Parlement s’interroge sur les mécanismes qui ont permis une défaillance, sur l’efficacité des contrôles ou sur les réformes nécessaires. Le pays a besoin de connaître les faits, de comprendre les dysfonctionnements et de prévenir leur répétition.
Au fond, l’engouement actuel adresse un message à toutes les institutions. Les Sénégalais veulent voir, entendre, comprendre et suivre. Ils ne veulent plus que les grandes affaires publiques se résument à des communiqués, à des promesses d’investigation ou à des controverses sans lendemain.
Si les auditions parlementaires deviennent le lieu où se concentre cette attente collective, il appartient aussi à la justice de s’interroger sur les raisons de cette mobilisation. Non pour rivaliser avec les députés, mais pour comprendre ce que les citoyens attendent de l’institution judiciaire : lisibilité des procédures, traitement des dossiers dans des délais raisonnables, décisions motivées et effectivité des suites données aux affaires.
L’Assemblée nationale ne peut promettre à elle seule la justice que réclame le peuple. Elle ne peut ni condamner ni se substituer aux magistrats. Mais elle peut contribuer à lever le voile sur la gestion publique et à rendre des comptes plus accessibles aux citoyens.
Reste maintenant à transformer l’effervescence des auditions en résultats concrets. Les commissions devront aller au bout de leurs investigations, établir les faits avec rigueur et formuler leurs conclusions. Les autorités compétentes devront, chacune dans son domaine, tirer les conséquences des éléments établis.
Car le véritable test ne sera pas le nombre de Sénégalais rivés à leurs écrans pendant les auditions. Il sera de savoir si cette mobilisation aura permis de faire progresser la transparence, la responsabilité et la confiance dans les institutions.
Quand un peuple se passionne pour des commissions d’enquête parce qu’il veut comprendre comment l’argent et les biens publics ont été gérés, ce n’est pas seulement le Parlement qui est interpellé. C’est toute la République qui est appelée à répondre.