Par Mamadou Sèye
Il faut parfois observer les réactions suscitées par une initiative publique pour comprendre ce qu’elle vient réellement bousculer. Au Sénégal, les commissions d’enquête parlementaires font désormais l’objet d’une attention qui dépasse largement les murs de l’Assemblée nationale. Et, curieusement, alors que le contrôle parlementaire est une prérogative prévue par les textes, certains semblent découvrir, avec une inquiétude manifeste, que les députés peuvent s’intéresser à la gestion des affaires publiques.
Depuis quand l’exercice d’une prérogative légale devient-il suspect parce qu’il dérange des intérêts, ravive des souvenirs ou menace de faire remonter des vérités embarrassantes ?
L’article 85, alinéa 4, de la Constitution autorise l’Assemblée nationale à désigner en son sein des commissions d’enquête. Les articles 53 à 58 de la loi organique n° 2025-11 du 18 août 2025 encadrent leur création et leur fonctionnement. Il ne s’agit donc ni d’une invention de circonstance ni d’une prérogative sortie du chapeau d’un responsable politique. C’est le droit positif sénégalais.
Les six commissions créées le 20 août 2026 l’ont d’ailleurs été à l’unanimité, selon les explications rendues publiques par l’Assemblée nationale. Ceux qui contestent aujourd’hui la légitimité de cette démarche devraient commencer par expliquer en quoi l’application des textes serait devenue une menace pour la République.
On peut naturellement discuter des objets d’enquête, de la pertinence des investigations, de la composition des commissions et du respect des procédures. La démocratie n’interdit ni la critique ni la contradiction. Mais critiquer les modalités d’un contrôle n’autorise pas à jeter le discrédit sur le principe même du contrôle parlementaire.
Et puis, il y a cet argument de l’étranger, régulièrement convoqué dès que les affaires nationales deviennent embarrassantes. L’image du pays serait menacée, les partenaires extérieurs pourraient s’inquiéter, les investisseurs pourraient s’interroger. A entendre certains, la première obligation des institutions serait de protéger la réputation du Sénégal, quitte à détourner le regard de ce qui mérite précisément d’être éclairci.
L’étranger a parfois bon dos !
La réputation internationale d’un pays ne se construit pas en mettant les questions gênantes sous le tapis. Elle se consolide lorsque ses institutions sont capables d’examiner les faits, de rechercher les responsabilités et de corriger les dysfonctionnements. Ce qui dégrade la confiance, ce n’est pas que l’on cherche à savoir ; c’est que l’on donne le sentiment de vouloir empêcher les citoyens de savoir.
Dans nos pays, les détournements de deniers publics, les marchés contestables et les gestions opaques ne sont malheureusement pas des inventions de l’imagination populaire. Ils constituent des risques réels dans toute administration où les mécanismes de contrôle sont insuffisants ou inefficaces. Mais il faut être rigoureux : l’existence de ces pratiques ne prouve pas la culpabilité de telle ou telle personne. Ce sont précisément les investigations, les pièces recueillies et, le cas échéant, les procédures judiciaires qui doivent permettre d’établir les faits.
C’est pourquoi il est heureux qu’une nouvelle conscience citoyenne se manifeste. Les Sénégalais ne veulent plus nécessairement se contenter de déclarations, de promesses ou de querelles de personnes. Ils veulent comprendre comment les ressources publiques ont été utilisées, qui a pris les décisions, selon quelles procédures et avec quels résultats. Ils veulent que les responsabilités soient situées et que les éventuelles infractions ne soient pas ensevelies sous le poids des protections politiques ou des solidarités de circonstance.
Cette exigence n’a rien d’une chasse aux sorcières. Elle est au contraire au cœur de la citoyenneté. L’argent public appartient aux citoyens ; ceux qui en assurent la gestion leur doivent des comptes.
Il convient toutefois de rappeler une évidence que certains semblent perdre de vue dans le tumulte des débats : l’Assemblée nationale ne juge pas. Une commission d’enquête parlementaire recueille des éléments d’information, examine des faits déterminés et soumet ses conclusions à l’institution. Elle n’est ni un tribunal correctionnel ni une juridiction pénale. Elle ne prononce pas de condamnation.
Les rapports parlementaires ne dispensent donc nullement la justice de son travail. Ils ne remplacent ni l’établissement contradictoire des faits ni les garanties reconnues aux personnes mises en cause. Lorsqu’une infraction est constatée, les suites judiciaires relèvent des autorités compétentes, dans le respect de la présomption d’innocence et des droits de la défense.
Il faut également distinguer la nécessaire confidentialité des délibérations, prévue par le règlement intérieur, d’une volonté générale de soustraire les affaires publiques au regard des citoyens. Le respect des règles de procédure ne saurait devenir un prétexte pour disqualifier toute demande de transparence.
La discrétion institutionnelle n’est pas l’impunité, pas plus que la transparence n’est une condamnation anticipée.
Reste enfin la dimension politique de cette séquence. Depuis son accession à la présidence de l’Assemblée nationale, Ousmane Sonko se trouve au centre d’une actualité parlementaire particulièrement dense. Les enquêtes, les auditions et les discussions sur la gestion des ressources publiques polarisent l’attention nationale. Le débat politique se déplace ainsi vers un terrain où la question de la reddition des comptes occupe une place centrale.
Qu’on le veuille ou non, cette situation constitue déjà un avantage politique pour Sonko : il se retrouve associé à une institution dont les travaux concentrent l’attention des citoyens, alors même qu’il a quitté la Primature. Les enquêtes parlementaires deviennent ainsi un enjeu politique qui dépasse leur objet immédiat, sans que cela permette pour autant de préjuger de leurs conclusions.
C’est toute la singularité de cette séquence : une Assemblée nationale qui enquête, des citoyens qui réclament des comptes et des responsables publics contraints de répondre à des questions qu’ils auraient parfois préféré ne jamais entendre.
Il ne s’agit pas de condamner avant de savoir. Il s’agit de ne plus accepter que l’on détourne le regard avant même d’avoir cherché à comprendre.
La transparence fait peur à ceux qui redoutent ce qu’elle pourrait révéler. La conscience citoyenne dérange ceux qui s’étaient accommodés de son absence. Mais une démocratie ne se mesure pas à la tranquillité de ceux qui gouvernent ou ont gouverné. Elle se mesure aussi à la capacité de ses institutions et de ses citoyens à demander des comptes, sans intimidation, sans présomption de culpabilité et sans privilège d’oubli.