Du Sénégal de Cheikh Anta Diop au désert de la pensée politique

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal de Léopold Sédar Senghor, de Cheikh Anta Diop et d’Abdoulaye Wade était un pays où la politique ne se réduisait pas à la conquête du pouvoir, aux querelles de personnes et aux batailles de communication. Elle était aussi affaire d’idées, de doctrines, de controverses intellectuelles et de visions concurrentes du devenir national. On pouvait contester les hommes, combattre leurs choix, réfuter leurs théories. Mais le débat avait de la matière. Il y avait des idées à défendre, des systèmes de pensée à discuter, des projets de société à confronter.

Que reste-t-il aujourd’hui de cet héritage ?

La question mérite d’être posée tant la pensée politique semble s’être rétrécie au point de se confondre, depuis une dizaine d’années, avec le commentaire permanent des faits et gestes d’un seul homme : Ousmane Sonko. Comme si le Sénégal était devenu incapable de produire un débat politique autonome, de faire émerger de nouvelles figures intellectuelles ou de mettre en circulation des idées suffisamment puissantes pour exister indépendamment des déclarations du leader de Pastef.

Le phénomène est révélateur. Il ne concerne pas seulement les partis politiques. Il interpelle également une partie de la société civile, les intellectuels médiatiques et, surtout, une presse traditionnelle dont les difficultés à renouveler ses approches et à produire ses propres sujets apparaissent de plus en plus manifestes.

L’illustration nous en est donnée ces derniers temps. Il aura suffi d’un relatif silence de Sonko pour que le paysage politico-médiatique donne l’impression de manquer de carburant. Où sont passés les grands débats ? Où sont les controverses doctrinales ? Où sont les propositions audacieuses sur l’économie, l’école, l’agriculture, l’industrialisation, la souveraineté monétaire, la réforme de l’Etat ou la place du Sénégal dans un monde en pleine recomposition ? Où sont les penseurs capables de fixer eux-mêmes l’agenda national, plutôt que d’attendre qu’un responsable politique leur fournisse leur prochaine matière à discussion ?

Le plus étonnant est que Sonko n’est plus à la tête du gouvernement, mais continue d’occuper une place centrale dans l’imaginaire et le débat politiques, au point que son absence relative de la scène semble parfois peser davantage que la présence de ceux qui gouvernent. Le pouvoir dispose pourtant de décisions à expliquer, de résultats à défendre, de promesses à tenir et de difficultés à résoudre. L’opposition, elle, devrait avoir ses propres diagnostics, ses propres propositions et ses propres ambitions. La société civile ne manque certainement pas de sujets sur lesquels interpeller les gouvernants.

Mais tout semble ramener à Sonko. On guette sa parole, on scrute ses silences, on interprète ses déplacements, on suppute ses intentions. La politique devient une interminable exégèse de ses faits et gestes. Et lorsque le principal fournisseur de matière première se fait moins présent, une partie de la machine paraît tourner à vide.

Il serait toutefois trop facile d’en faire la responsabilité exclusive de Sonko. Un homme politique ne saurait être tenu pour responsable de la pauvreté des idées de tous ceux qui l’observent, le combattent ou le commentent. Sa centralité est aussi le produit d’un système politique qui a progressivement substitué la personnalisation du débat à la confrontation des projets. Ses adversaires eux-mêmes contribuent à entretenir cette centralité lorsqu’ils ne parviennent pas à exister autrement que par rapport à lui.

A force de combattre un homme, on finit parfois par lui abandonner le monopole des questions politiques. On ne définit plus ses propres priorités ; on attend les siennes pour réagir. On ne construit plus un discours autonome ; on s’installe dans la réfutation, l’indignation ou la polémique. Et l’on finit par confondre l’activité politique avec l’agitation autour d’une personnalité.

La presse traditionnelle n’échappe pas à cette évolution. Confrontée à la montée en puissance des réseaux sociaux, elle semble trop souvent avoir accepté de courir derrière l’actualité immédiate, les déclarations virales et les affrontements qui suscitent le plus de réactions. Le digital est devenu incontournable, certes. Mais il ne devrait pas condamner le journalisme à la reproduction des conversations numériques, encore moins à la dépendance envers les personnalités qui savent imposer leur présence dans l’espace public.

La révolution numérique a bouleversé les règles de circulation de l’information. Elle n’a pas supprimé la nécessité de penser. Elle n’a pas rendu superflues l’enquête, l’analyse, la mise en perspective historique ou l’investigation. Elle n’a pas davantage dispensé les journalistes de leur responsabilité première : trouver des sujets, les documenter, les approfondir et éclairer les citoyens, y compris lorsque les acteurs politiques les plus médiatisés gardent le silence.

Un journalisme qui attend les déclarations des responsables politiques pour exister renonce à une partie de son indépendance intellectuelle. Une classe politique qui ne sait plus produire son propre agenda renonce à une partie de sa fonction. Et une société civile qui ne s’exprime qu’en réaction aux polémiques du moment finit par perdre sa capacité d’anticipation.

C’est ici que la comparaison avec les grandes figures de notre histoire intellectuelle prend tout son sens. Senghor, Cheikh Anta Diop et Abdoulaye Wade appartiennent à des univers idéologiques différents, et leurs héritages ne sont ni identiques ni exempts de controverses. Mais ils rappellent, chacun à sa manière, une époque où la vie politique sénégalaise était traversée par des affrontements intellectuels qui dépassaient la seule compétition entre individus. La pensée pouvait devenir un instrument de combat, une source de mobilisation et un moyen de concevoir l’avenir.

Le Sénégal n’a pas cessé d’avoir des problèmes. Il n’a pas davantage épuisé ses ressources intellectuelles. Les crises économiques, la question de la dette, les difficultés de l’école, le chômage des jeunes, les inégalités territoriales, la gestion des ressources naturelles et les mutations géopolitiques offrent suffisamment de matière à des débats exigeants. Encore faut-il que des femmes et des hommes se donnent la peine de les penser, au lieu de réduire la politique à une succession de commentaires sur les personnes.

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si Sonko parle suffisamment ou s’il devrait occuper moins de place dans les médias. Il est de savoir pourquoi tant d’acteurs semblent avoir besoin de sa parole pour alimenter la leur. Pourquoi le silence relatif d’un dirigeant peut-il révéler un tel déficit d’initiative chez ceux qui prétendent incarner des alternatives ? Pourquoi le débat public paraît-il si dépendant de quelques personnalités, alors que les défis du pays exigent une pluralité de pensées, de compétences et de propositions ?

Nous voilà ainsi devant un paradoxe assez savoureux : un homme qui n’est plus à la Primature semble encore fournir une part considérable de l’oxygène politique à ceux-là mêmes qui devraient pouvoir se passer de lui pour exister.

Et le jour où il parle moins, tout le monde cherche ses mots.

Tout le monde, ou presque. Car pendant que certains cherchent désespérément leur sujet, Sonko, lui, n’a même pas besoin de parler pour continuer d’occuper le débat.

Quand la pensée politique devient à ce point dépendante d’un seul homme, ce n’est plus seulement la centralité de cet homme qui pose question. C’est la capacité de tout un système à penser par lui-même.

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