Par Mamadou Sèye
Ce mardi 27 octobre, l’Assemblée nationale examine en séance plénière le projet de loi de finances rectificative (LFR) 2026. Après le rejet du texte en commission des Finances, les déclarations du Premier ministre, les exigences formulées par le groupe parlementaire PASTEF et les appels au dialogue, l’heure n’est plus aux postures. Elle est aux décisions.
Cette LFR est bien davantage qu’un ajustement budgétaire. Elle met à l’épreuve la cohérence de la politique économique du gouvernement, la capacité de la majorité parlementaire à assumer ses responsabilités et le respect des prérogatives des institutions.
Le gouvernement explique que la situation financière du pays impose des arbitrages difficiles. La nécessité de rétablir les équilibres budgétaires et de rendre la dette soutenable n’est pas une question que l’on peut évacuer d’un revers de main. Mais encore faut-il expliquer comment cette nécessité se traduit dans les choix proposés, qui en supportera le coût et quelles priorités seront préservées.
Car les ajustements budgétaires ne sont jamais neutres. Lorsque les crédits d’investissement sont revus à la baisse, lorsque des secteurs sociaux sont affectés et que les subventions énergétiques sont réduites, ce ne sont pas seulement des lignes comptables qui changent. Ce sont des projets qui peuvent être différés, des services publics mis sous tension et des ménages qui s’interrogent sur les conséquences de ces décisions dans leur vie quotidienne.
L’équilibre des comptes publics est une exigence. L’équité dans la répartition des sacrifices en est une autre. Le gouvernement ne peut donc se contenter d’invoquer la contrainte financière. Il lui appartient de démontrer que ses choix sont nécessaires, cohérents et compatibles avec les engagements politiques pris devant les Sénégalais.
C’est ici que surgit la question du Programme de redressement économique et social (PRES). Comment comprendre que des arbitrages budgétaires présentés aujourd’hui comme indispensables puissent conduire à réduire des crédits affectés à des investissements associés aux priorités de transformation du pays ? Quelles composantes du programme sont préservées ? Lesquelles sont sacrifiées, reportées ou redimensionnées ? Et selon quels critères ?
Ces interrogations méritent des réponses précises. Elles ne relèvent ni de l’obstruction ni d’une quelconque volonté de déstabilisation. Elles sont au cœur même du contrôle parlementaire.
Le groupe PASTEF a rejeté la LFR en commission et exposé ses exigences, notamment sur la préservation de l’investissement public, les priorités sociales, le pouvoir d’achat, les dépenses de fonctionnement de l’État et la transparence budgétaire. Il a également manifesté sa disponibilité au dialogue.
Le gouvernement, de son côté, défend ses arbitrages et soutient qu’un accord reste possible. Le désaccord est donc réel. Mais il ne devrait pas être transformé en procès d’intention contre les députés, pas plus que la position de ces derniers ne saurait les dispenser de mesurer les conséquences de leur vote.
Une majorité parlementaire n’est pas tenue d’approuver automatiquement les choix du gouvernement, même lorsque celui-ci appartient à la même famille politique. Le mandat des députés leur impose d’examiner les textes, d’en discuter les conséquences et de se prononcer en conscience. La solidarité politique ne supprime pas le contrôle parlementaire.
Reste que le rejet ne constitue pas, à lui seul, une politique budgétaire alternative. Si les députés contestent les arbitrages de l’Exécutif, ils doivent également défendre des choix crédibles, compatibles avec les ressources disponibles et suffisamment précis pour permettre au pays de sortir de l’impasse financière. La responsabilité parlementaire ne consiste pas seulement à dire non ; elle consiste aussi à expliquer ce qui doit changer et pourquoi.
Mais cette exigence vaut dans les deux sens. Le gouvernement ne peut réclamer aux députés qu’ils assument les conséquences de leurs décisions tout en se soustrayant à l’obligation d’expliquer les siennes. Il lui appartient de justifier ses arbitrages, de répondre aux questions soulevées et de rechercher un compromis lorsque celui-ci demeure possible.
La Constitution prévoit des mécanismes permettant de résoudre les désaccords entre les institutions. Le gouvernement peut choisir les voies que les textes lui ouvrent, dans le respect des conditions prévues. L’Assemblée nationale peut, elle aussi, exercer les compétences que la Constitution lui reconnaît. L’essentiel est que personne ne cherche à transformer un rapport de forces politique en justification d’un affaiblissement du contrôle démocratique.
Au fond, cette journée de plénière pose une question simple : qui assume les choix budgétaires et au nom de quelles priorités ? Le gouvernement doit répondre de sa politique. Les députés doivent répondre de leur vote. Et les citoyens doivent pouvoir comprendre ce qui se décide en leur nom.
Le Sénégal n’a pas seulement besoin d’un budget rectifié. Il a besoin de visibilité, de transparence et d’une politique économique dont les objectifs annoncés se retrouvent dans les décisions effectivement prises.
Le jour de vérité sera donc celui des explications autant que celui du vote. Si un compromis est trouvé, il devra être jugé sur son contenu et sur les garanties apportées. Si le désaccord persiste, chaque institution devra assumer la voie qu’elle aura choisie et les conséquences qui en découlent.
Aujourd’hui, les députés ne seront pas seulement appelés à se prononcer sur des chiffres. Ils devront arbitrer entre des contraintes financières immédiates et des priorités nationales qui engagent l’avenir du pays.
Et au-delà des rivalités politiques, des communiqués et des déclarations, une seule question doit demeurer au centre du débat : les décisions prises aujourd’hui permettront-elles de redresser les finances publiques sans sacrifier les engagements sociaux et économiques sur lesquels les Sénégalais fondent encore leurs attentes ?
C’est à cette question que le gouvernement comme les députés doivent répondre. Le pays attend des actes, des explications et des responsabilités clairement assumées.