LFR : si la loi n’est pas votée, qui est responsable de l’impasse?

Par Mamadou Sèye

A la veille de la plénière du mardi 27 octobre, le gouvernement brandit les conséquences économiques et sociales d’un rejet de la loi de finances rectificative. Mais derrière les avertissements sur les salaires, les entreprises et les chantiers, une question essentielle demeure : comment l’exécutif en est-il arrivé à cette confrontation avec une Assemblée nationale dont il ne détient pas la majorité politique ? De la rupture avec Ousmane Sonko au changement de cap économique, des négociations avec le FMI au sort du PRES, c’est toute la cohérence de l’action présidentielle qui se trouve interrogée.

« Ne punissez pas le peuple ! » Le cri lancé par le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô, dimanche, à l’occasion de sa conférence de presse sur la loi de finances rectificative, se veut un avertissement solennel aux députés. Si la LFR n’est pas votée, a-t-il expliqué, des entreprises du BTP pourraient manquer de trésorerie, des chantiers rester à l’arrêt, des fournisseurs ne pas être payés et des travailleurs se retrouver privés de leurs salaires.

L’argument est grave. Il mérite donc mieux qu’une formule destinée à frapper les esprits. Il appelle des explications précises sur les mécanismes budgétaires qui conduiraient à ces conséquences, les crédits concernés et les solutions dont dispose encore l’Etat.

Car un rejet de la LFR ne signifie pas automatiquement que les salaires des fonctionnaires ne seront plus payés ni que l’Etat cessera de fonctionner. La loi de finances initiale existe déjà. Le gouvernement doit donc expliquer ce que le rejet empêcherait concrètement de financer, quelles dépenses seraient affectées et pourquoi aucune autre solution ne permettrait d’en limiter les conséquences.

Les difficultés de trésorerie de l’Etat sont réelles. Les arriérés de paiement pèsent sur les entreprises, les fournisseurs et l’emploi. Mais la réalité de ces difficultés ne dispense pas l’exécutif de démontrer la portée exacte de ses avertissements. On ne peut pas transformer un risque économique en certitude juridique, ni demander aux députés de voter sous la pression de conséquences dont le mécanisme n’est pas clairement exposé.

La question n’est donc pas de savoir si le Sénégal connaît des difficultés financières. Elle est de savoir qui a conduit le pays à cette impasse, qui a fait les choix budgétaires contestés et qui doit désormais en assumer les conséquences.

Une rupture politique dont l’exécutif doit assumer les conséquences

Pour comprendre la crise actuelle, il faut revenir à son origine politique.

Bassirou Diomaye Faye est arrivé au pouvoir porté par un projet de rupture et par une majorité politique dont Ousmane Sonko constituait la figure centrale. Pourtant, le Président de la République a mis fin aux fonctions de son Premier ministre, avant de nommer Ahmadou Al Aminou Lô à la tête d’un gouvernement sans représentants de la formation politique disposant du plus grand nombre de députés à l’Assemblée nationale.

Cette décision présidentielle a créé une situation politique inédite : un exécutif qui ne repose plus sur la même majorité politique que celle issue des élections législatives.

Il faut rappeler ce qui s’est passé ensuite. Le gouvernement dirigé par Ahmadou Al Aminou Lô s’est présenté devant l’Assemblée nationale pour sa déclaration de politique générale. Il n’a pas été renversé. Les députés n’ont pas choisi de provoquer une crise institutionnelle par une motion de censure. Ils ont continué à voter les projets de loi soumis par le gouvernement.

Dans le même temps, les propositions de loi ont fait l’objet de blocages.

Cette distinction est essentielle. Les députés n’ont pas systématiquement refusé de légiférer ni paralysé l’ensemble de l’action gouvernementale. Ils ont continué à examiner les textes de l’exécutif, tandis que leurs propres initiatives législatives se heurtaient à des obstacles.

Le pouvoir ne peut donc pas réécrire cette histoire en présentant l’Assemblée comme l’unique responsable de la crise actuelle. La rupture politique initiale ne vient pas des députés. Elle découle d’un choix du Président de la République, qui a décidé de gouverner autrement que sur la base de la configuration politique ayant porté son camp au pouvoir.

Aujourd’hui, l’exécutif doit composer avec cette réalité parlementaire. Il ne peut pas exiger que les députés lui accordent une confiance politique que ses propres décisions ont contribué à fragiliser, puis leur imputer par avance toutes les conséquences d’un désaccord budgétaire.

Le PRES ne peut pas être abandonné sans explication

La LFR ne constitue pas seulement un exercice technique destiné à actualiser des recettes et des dépenses. Elle traduit des arbitrages économiques qui engagent l’avenir du pays.

Le gouvernement invoque la baisse des recettes, l’augmentation de certaines charges, notamment énergétiques, et la non-mobilisation de financements extérieurs pour justifier ses choix. Le Premier ministre a notamment fait état de 173 milliards de francs CFA encaissés au titre du PRES à la fin de septembre, de 239 milliards de financements extérieurs non mobilisés et du report de 295 milliards de dépenses initialement programmées.

Ces chiffres méritent un examen approfondi. Ils montrent l’ampleur des difficultés auxquelles le gouvernement affirme devoir faire face. Ils imposent également de demander comment les prévisions ont été établies, quelles mesures ont effectivement été appliquées et pourquoi les ressources attendues n’ont pas été mobilisées à hauteur des objectifs annoncés.

Le Plan de redressement économique et social, le PRES, avait été présenté comme une réponse nationale à la crise des finances publiques, fondée notamment sur la mobilisation des ressources domestiques, la rationalisation des dépenses et le financement endogène. Ses mesures étaient loin d’être toutes appliquées, mais le plan a néanmoins produit des recettes.

Dès lors, une question s’impose : pourquoi le gouvernement s’éloigne-t-il de cette orientation avant d’avoir apporté une évaluation publique, complète et convaincante de ses résultats, de ses limites et des mesures qui auraient pu être renforcées ?

Le problème n’est pas de prétendre que le PRES aurait résolu, à lui seul, les difficultés budgétaires du Sénégal. Il est de constater que le pouvoir ne peut pas invoquer les insuffisances de mobilisation des ressources pour justifier un changement de cap sans rendre compte des conditions dans lesquelles ce changement intervient.

Les recettes insuffisantes doivent être expliquées. Les mesures incomplètement appliquées doivent être identifiées. Les objectifs abandonnés doivent être assumés. Et les choix nouveaux doivent être présentés aux Sénégalais pour ce qu’ils sont : des décisions politiques, et non des fatalités administratives.

On ne peut pas, d’un côté, invoquer les limites d’un plan dont toutes les mesures n’ont pas été pleinement appliquées et, de l’autre, demander aux citoyens d’accepter les conséquences d’une réorientation sans véritable bilan public.

Du « traitement » de la dette à la réalité des engagements

Le changement de cap se lit également dans le dossier de la dette.

Après la découverte des chiffres erronés qui avaient affecté la présentation antérieure des finances publiques, le gouvernement a engagé des discussions avec le Fonds monétaire international. Le 1er septembre 2026, un accord technique a été annoncé pour un programme de 36 mois d’environ 2,2 milliards de dollars. Le même jour, les autorités ont rendu public un Plan de traitement de la dette du Sénégal.

Le Premier ministre a ensuite insisté sur une distinction sémantique : il s’agirait d’un reprofilage plutôt que d’une restructuration de la dette.

Mais les mots ne suffisent pas à modifier la nature économique d’une opération. Lorsque l’on négocie un allongement des échéances et une réduction du coût moyen de la dette, on modifie les conditions auxquelles le pays doit rembourser ses créanciers. Le gouvernement peut défendre le terme de reprofilage ; il lui appartient néanmoins de préciser les modalités, les créanciers concernés, les concessions attendues et les conséquences pour les finances publiques.

Le recours annoncé au Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette extérieure renforce la nécessité de ces explications. Il ne permet pas, à lui seul, de conclure que toutes les modalités d’une restructuration formelle sont déjà arrêtées. Mais il montre que la question du traitement de la dette est devenue centrale dans les discussions avec les créanciers.

Le Sénégal ne peut pas se contenter de rassurer sa population par des formules. Il doit rendre compte des engagements pris, des conditions négociées et des effets attendus sur les investissements, les dépenses sociales et la souveraineté de ses choix économiques.

Le gouvernement a fait le choix de cette négociation. Il doit en assumer politiquement les conséquences, comme il doit expliquer pourquoi cette orientation est désormais privilégiée par rapport à celle qui avait été présentée aux Sénégalais.

La parole de campagne à l’épreuve du pouvoir

Cette question renvoie à un débat plus profond : que valent les promesses de campagne une fois les élections passées ?

Le programme qui a porté Bassirou Diomaye Faye à la présidence comportait des engagements précis en matière de gouvernance et de transparence. L’encadrement des fonds spéciaux en faisait partie. Il ne s’agissait pas nécessairement de supprimer ces crédits, mais de les soumettre à des règles plus claires et à des mécanismes de contrôle adaptés à leur nature.

Or, la réforme annoncée a donné lieu à une succession d’obstacles institutionnels. Une proposition de loi a été contestée devant le Conseil constitutionnel, puis une nouvelle initiative législative a elle-même été déclarée contraire à la Constitution en raison de la procédure suivie.

Ces décisions doivent être respectées. Mais elles ne répondent pas à la question politique de fond : quelle suite le pouvoir entend-il donner à son engagement initial ?

Une promesse de transparence ne perd pas sa valeur parce que sa mise en œuvre devient juridiquement ou politiquement difficile. Il appartient au pouvoir de rechercher une voie conforme à la Constitution pour réaliser l’objectif annoncé.

Cette exigence est d’autant plus forte que le gouvernement demande aujourd’hui à l’Assemblée nationale d’accepter des arbitrages budgétaires douloureux. Les citoyens sont en droit d’attendre de leurs dirigeants qu’ils rendent compte à la fois des sacrifices qu’ils leur demandent et des engagements de gouvernance qu’ils leur ont promis.

La crédibilité de l’action publique ne se mesure pas seulement à la capacité de présenter une LFR. Elle se mesure aussi à la cohérence entre le programme annoncé, les décisions prises et les résultats effectivement obtenus.

Mardi, le gouvernement devra assumer ses choix

La plénière du mardi 27 octobre sera donc bien davantage qu’un vote budgétaire. Elle mettra à l’épreuve la capacité de l’exécutif à faire adopter ses arbitrages dans une configuration parlementaire qu’il ne maîtrise pas politiquement.

Le Premier ministre a déclaré qu’il n’engagerait pas la responsabilité de son gouvernement sur le fondement de l’article 86 de la Constitution. Il a également affirmé que le Président de la République prendrait ses responsabilités.

Cette déclaration appelle une question simple : quelles responsabilités, et par quels moyens ?

Le chef de l’Etat peut être appelé à intervenir politiquement. Le gouvernement peut chercher un compromis, expliquer davantage ses choix ou revoir certaines dispositions dans les limites constitutionnelles. Mais aucune de ces possibilités ne dispense l’exécutif de rendre compte de ses décisions ni ne garantit à elle seule l’adoption du texte.

Si la LFR est rejetée, il faudra examiner les conséquences concrètes sur l’exécution budgétaire, les investissements, les paiements de l’Etat et les engagements envers les partenaires financiers. Il serait irresponsable d’affirmer que tout continuerait comme si de rien n’était. Il serait tout aussi trompeur de prétendre que le rejet entraînerait automatiquement l’arrêt du paiement des salaires publics.

Le gouvernement devra établir les faits, identifier les dépenses effectivement menacées et expliquer les solutions dont il dispose. Il devra aussi préciser ce qu’il attend de l’Assemblée et pourquoi les arbitrages proposés seraient les seuls possibles.

Car la responsabilité politique ne se transfère pas par communiqué de presse. Elle ne disparaît pas derrière les contraintes financières, les exigences des créanciers ou les conséquences annoncées d’un vote parlementaire.

Le gouvernement est responsable de son texte, de ses choix budgétaires et de la stratégie économique qu’il défend. Le Président de la République est responsable de la rupture politique qu’il a décidée et de l’orientation générale donnée à l’action publique.

La majorité parlementaire n’a pas provoqué cette rupture initiale. Elle n’a pas renversé le gouvernement. Elle a voté les projets de loi qui lui ont été soumis. Si le pouvoir se trouve aujourd’hui confronté à une impasse, il doit commencer par regarder ses propres décisions.

Le peuple sénégalais n’a pas élu ses dirigeants pour assister à un jeu de renvoi de responsabilités. Il les a élus sur la promesse d’une rupture, d’une gestion plus transparente et d’une autre manière de conduire les affaires publiques.

Si la LFR n’est pas votée ce mardi, le gouvernement devra en assumer les conséquences politiques. Et si elle est votée, il devra encore répondre des choix qu’elle contient, des sacrifices qu’elle impose et des engagements qu’elle laisse en suspens.

Dans les deux cas, une même exigence demeure : la vérité sur les comptes publics, la clarté sur les choix économiques et la fidélité à la parole donnée.

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