Sénégal : après la LFR, le budget 2027 dans le mur! Quand un Président se met en rupture avec sa propre majorité

Par Mamadou Sèye

Le Sénégal n’avait certainement pas besoin d’une crise institutionnelle supplémentaire. Pourtant, après le rejet de la loi de finances rectificative de 2026, voici que les députés de PASTEF rejettent à leur tour les principales composantes du projet de loi de finances initiale pour 2027. Une situation inédite qui révèle, au-delà du bras de fer parlementaire, une fracture politique dont le principal responsable se trouve au sommet de l’Etat.

Il fallait manifestement s’y attendre. Après la LFR 2026, rejetée par l’Assemblée nationale, le projet de budget 2027 vient à son tour de subir un sérieux camouflet. Ce samedi 7 novembre, la Commission des finances et du contrôle budgétaire a rejeté les projets relatifs aux recettes, à la dette publique ainsi que les budgets de plusieurs institutions constitutionnelles et républicaines.

Cette fois, les choses sont suffisamment sérieuses pour que personne ne puisse encore parler d’un simple accident de parcours. Le désaccord s’installe, se répète et prend une dimension institutionnelle particulièrement préoccupante.

Mais il faut regarder au-delà des postures politiciennes et des cris d’indignation de ceux qui découvrent subitement les vertus du respect des institutions lorsque leurs intérêts sont contrariés.

Qu’est-ce qui peut expliquer qu’un Président de la République se retrouve en opposition avec la majorité parlementaire issue de la coalition qui l’a porté au pouvoir ?

La réponse n’est pas à chercher dans une prétendue volonté de nuisance des députés. Elle se trouve d’abord dans la rupture politique opérée par le chef de l’Etat avec le projet qui a fondé sa victoire électorale.

Bassirou Diomaye Faye n’est pas arrivé au pouvoir à la faveur d’une aventure politique personnelle. Il a été porté par une mobilisation populaire exceptionnelle, par un parti, par un projet et par un homme politique dont l’engagement avait fini par incarner l’espérance de millions de Sénégalais : Ousmane Sonko.

Une fois installé au Palais, le Président a progressivement pris ses distances avec cet héritage politique. Refus d’encadrer les fonds politiques conformément aux engagements de campagne, absence de reddition des comptes à la hauteur des attentes populaires, insuffisante prise en charge des préoccupations liées aux martyrs des événements politiques : les reniements se sont accumulés.

Le Président a même fini par s’éloigner de son parti majoritaire pour entreprendre une aventure politique personnelle. Il ne faudrait donc pas demander aux Sénégalais de faire semblant de ne pas comprendre les conséquences d’une telle rupture.

On ne peut pas confisquer la volonté populaire, rompre avec le programme sur lequel on a été élu et exiger ensuite une majorité parlementaire docile, réduite au rôle de chambre d’enregistrement.

Il y a également, dans ce rejet du budget 2027, des questions de fond que les contempteurs de PASTEF feraient bien de ne pas escamoter.

L’Assemblée nationale indique que les commissaires ont relevé des incohérences dans certains chiffres, contesté la sincérité des prévisions budgétaires et réclamé des documents indispensables à leur appréciation, notamment la loi de règlement 2025.

Voilà des questions sérieuses. Le contrôle parlementaire n’est pas une faveur accordée par l’Exécutif aux députés. Il constitue précisément l’une des missions fondamentales de la représentation nationale.

Et comment ne pas s’interroger sur le budget de la Présidence de la République ? 223,86 milliards de FCFA pour 2027 contre 204,54 milliards en 2026. Une augmentation de 19,32 milliards, soit près de 9,4 %.

Dans un pays confronté à de lourdes difficultés financières, à un endettement préoccupant et à des arbitrages budgétaires particulièrement douloureux, cette progression appelle des explications convaincantes. On ne peut pas demander aux Sénégalais de se serrer la ceinture tout en considérant que les dépenses de la Présidence échappent à toute interrogation.

Et voilà que certains, dans une étonnante inversion des responsabilités, somment le Président de la République de prendre ses responsabilités. Mais lesquelles, au juste ?

Dissoudre l’Assemblée nationale ? Déclencher une confrontation institutionnelle ? Menacer les députés ? Ou poursuivre cette fuite en avant qui a déjà suffisamment coûté au pays ?

La responsabilité présidentielle ne consiste pas à punir une majorité parlementaire parce qu’elle refuse de cautionner des choix budgétaires qu’elle conteste. Elle consiste à rechercher une issue politique à une crise dont la rupture initiale est venue du sommet de l’Etat.

Il faut d’ailleurs rappeler que l’Assemblée nationale n’est pas une annexe du Palais. Les députés ont un mandat et des prérogatives constitutionnelles. Leur rôle n’est pas de voter les yeux fermés tout ce que leur soumet le gouvernement.

Cela ne signifie pas pour autant que tout rejet budgétaire est nécessairement pertinent ou que les conséquences pour les populations doivent être minimisées. Le pays a besoin d’un budget, de visibilité économique et de continuité dans l’action publique. Les députés doivent également assumer les conséquences de leurs décisions.

Mais qu’on cesse de présenter cette crise comme une simple entreprise de sabotage de PASTEF contre le Président de la République. Ce serait prendre les Sénégalais pour des amnésiques.

Le plus ironique dans cette affaire est que ceux qui réclament aujourd’hui une démonstration d’autorité présidentielle sont précisément ceux qui semblent ne pas avoir compris l’origine du problème. Un Président ne peut durablement gouverner contre le projet politique qui lui a permis d’accéder au pouvoir, puis reprocher à ceux qui continuent de défendre ce projet de ne pas lui accorder un blanc-seing.

Le Sénégal n’est pas une propriété privée. Le mandat présidentiel n’est pas un chèque en blanc. Et une victoire électorale ne donne pas le droit de disposer à sa convenance de la volonté populaire.

Il est encore temps de sortir de cette impasse. Mais cela suppose un minimum de lucidité politique : reconnaître les ruptures, respecter les institutions, accepter le contrôle parlementaire et surtout revenir à l’essentiel, c’est-à-dire aux engagements pris devant les Sénégalais.

On ne gouverne pas un pays par défi personnel, par susceptibilité ou par règlements de comptes politiques.

A force de tourner le dos au projet qui l’a porté au pouvoir, le Président risque de découvrir qu’on peut conserver les attributs de la fonction présidentielle tout en perdant les ressorts politiques indispensables à l’exercice du pouvoir.

Le véritable problème du Sénégal n’est donc pas que PASTEF refuse de voter les budgets de l’Exécutif. C’est qu’un Président élu sur un projet politique semble avoir oublié que ce projet ne lui appartenait pas personnellement.

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