Par Mamadou Sèye
Singulier pays ! Quand une majorité parlementaire exerce légalement son droit de rejet, le monde politique s’affole. Quand un parti d’opposition devient la cible commune du pouvoir, d’une opposition en mal de repères et d’une partie de la société civile, il y a manifestement quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre démocratie.
Le Sénégal est décidément un pays à part. Pas nécessairement pour les meilleures raisons.
En France, le rejet de la partie recettes du budget par l’Assemblée nationale n’a pas provoqué une crise de civilisation. Aux Etats-Unis, Donald Trump, confronté à la perte des majorités républicaines au Sénat et à la Chambre des représentants, est désormais contraint de composer avec une nouvelle réalité politique et de s’inscrire dans une perspective de dialogue. C’est aussi cela, la démocratie : des majorités qui se font et se défont, des rapports de force qui évoluent et des institutions qui fonctionnent.
Au Sénégal, en revanche, le rejet de la loi de finances rectificative par la majorité parlementaire PASTEF semble avoir déclenché une véritable hystérie collective. On crie au scandale, on convoque les grands principes, on agite les menaces et l’on découvre soudainement que des députés peuvent voter contre un texte gouvernemental. Quelle découverte !
Mais le plus cocasse est ailleurs. Une partie de l’opposition, ou de ce qu’il en reste, semble avoir trouvé dans cette séquence une occasion inespérée de se rapprocher de l’exécutif. Avec le concours d’une frange de la société civile, voilà que se dessine une curieuse convergence autour d’un objectif : combattre PASTEF et son leader Ousmane Sonko.
Il fallait oser !
Nous assistons ainsi à une situation politiquement inédite : un pouvoir exécutif et une partie de l’opposition qui semblent avoir un ennemi commun, non pas dans leurs rangs respectifs, mais au sein d’un parti qui n’exerce plus le pouvoir exécutif !
Le plus drôle, si la situation n’était pas aussi révélatrice, vient de cette curieuse organisation dénommée Rappel qui, dans la presse de ce matin, reproche à Ousmane Sonko d’utiliser les infrastructures de… Macky Sall. Il fallait vraiment chercher loin pour trouver pareil argument politique. A ce rythme, il faudra bientôt demander aux opposants de ne plus emprunter les routes, fréquenter les bâtiments publics ou utiliser les équipements réalisés sous les précédents régimes. La République serait-elle devenue la propriété privée des anciens Présidents ?
Soyons sérieux. PASTEF n’a commis aucun acte que la loi lui interdit en exerçant ses prérogatives parlementaires. Le rejet d’une loi de finances est un acte politique et institutionnel parfaitement légal. On peut contester ce choix, en critiquer les motivations, en discuter les conséquences. Mais on ne peut pas transformer un vote parlementaire régulier en faute démocratique simplement parce que son résultat déplaît à l’exécutif et à ses nouveaux alliés de circonstance.
Quant à l’invitation de Takku Wallu à dissoudre l’Assemblée nationale, elle ne semble guère impressionner PASTEF. Et pour cause ! Si le Président de la République décide de passer à l’acte dès le 2 décembre, comme cela est évoqué, il offrira aux Sénégalais une occasion de clarification politique et électorale. Pourquoi tant de fébrilité devant une éventuelle consultation populaire ? Ceux qui prétendent parler au nom du peuple devraient être les premiers à s’en réjouir.
Il faudra alors sortir des studios de télévision, des conférences de presse, des communiqués et des alliances de circonstance. Il faudra aller à la rencontre des Sénégalais, solliciter leurs suffrages et accepter leur verdict. C’est précisément cela qui semble déranger certains.
Car il y a une réalité que les gesticulations médiatiques ne pourront pas effacer : PASTEF occupe le terrain politique depuis longtemps. Il dispose d’une implantation, d’une base militante et d’une capacité de mobilisation que ses adversaires auraient tort de sous-estimer. On ne combat pas une force politique organisée par des déclarations tapageuses, des invectives ou des regroupements dont la seule cohérence est le rejet d’un adversaire.
Voilà ce qu’il en coûte de confondre opposition médiatique et opposition populaire. On peut occuper les plateaux, multiplier les sorties et se distribuer des rôles dans une bataille politique qui n’a pas encore commencé. Mais la réalité électorale ne se décrète pas dans les rédactions et les salons.
Il y a surtout une contradiction majeure que personne ne semble vouloir regarder en face. Bassirou Diomaye Faye dirige l’exécutif. PASTEF, lui, n’y est plus représenté comme force politique au gouvernement. Pourtant, c’est ce dernier qui concentre les attaques, les sommations et les appels à la mise à l’écart. Le pouvoir gouverne, mais le parti qui devrait être son principal adversaire politique devient l’ennemi à abattre. Cherchez l’erreur !
On en vient à se demander si certains ne regrettent pas moins les difficultés du pays que l’existence politique d’Ousmane Sonko et de son parti.
Mais cette agitation ne changera rien à une donnée fondamentale : dans une démocratie, ce sont les électeurs qui départagent les forces politiques. Ni les coalitions de circonstance, ni les injonctions médiatiques, ni les procès d’intention ne peuvent se substituer à leur souveraineté.
Alors, vivement les prochaines législatives ! Que chacun retourne devant les Sénégalais avec son bilan, son projet et ses convictions. Que ceux qui prétendent représenter une alternative démontrent leur capacité à convaincre. Et que ceux qui réclament la dissolution soient prêts à en assumer toutes les conséquences.
En attendant, que les uns continuent de s’agiter. PASTEF, lui, occupe le terrain.
Triste spectacle que celui d’un pays où un parti d’opposition semble désormais constituer la principale préoccupation d’une partie du pouvoir et de ceux qui devraient normalement le combattre !
Rires. Mais derrière les rires, une vraie question démocratique.