Par Mamadou Sèye
87 nominations dans les hautes sphères de l’administration, des collaborateurs présidentiels écartés, une majorité parlementaire qui refuse de suivre l’exécutif : le Sénégal donne à voir une recomposition politique dont la portée dépasse largement le conflit entre deux anciens compagnons de route.
Il se passe quelque chose de profondément inhabituel dans la vie politique sénégalaise. Et ceux qui persistent à lire les événements à travers les seules grilles des rivalités politiciennes risquent de passer à côté de l’essentiel.
Le Président Bassirou Diomaye Faye vient de franchir une nouvelle étape dans sa rupture avec son ancienne famille politique. Après les changements massifs intervenus à la tête des directions et organismes publics en septembre, voici que 29 chargés de mission de la Présidence, militants de PASTEF, viennent d’être limogés pour avoir refusé de quitter leur formation politique.
Le symbole est considérable. Ces collaborateurs avaient rejoint les institutions au moment de l’accession au pouvoir de la coalition issue de PASTEF. Leur éviction intervient parce qu’ils n’ont pas accepté de troquer leur appartenance politique contre une fidélité au nouveau parti présidentiel, Kiiraay.
Il faut rappeler que le président de la République lui-même a longtemps appartenu à cette formation dont il s’éloigne aujourd’hui.
Voilà donc le paradoxe : des hommes et des femmes préfèrent perdre leurs fonctions plutôt que de renoncer à leur appartenance politique.
En septembre dernier, 87 directeurs généraux et responsables d’organismes publics avaient été remplacés dans une vaste opération de renouvellement des équipes dirigeantes. Aujourd’hui, ce sont les chargés de mission de la Présidence qui sont concernés. Auparavant, les divergences avec PASTEF avaient déjà provoqué des tensions autour de la composition du gouvernement et de la loyauté politique des responsables.
La succession de ces événements pose une question fondamentale : pourquoi faudrait-il adhérer au nouveau parti du chef de l’Etat pour conserver une responsabilité publique ? Les fonctions républicaines sont-elles devenues des récompenses distribuées en fonction des fidélités partisanes ?
Le pouvoir découvre que les postes ne fabriquent pas nécessairement la fidélité politique. On peut nommer, promouvoir, remplacer et limoger. On ne décrète pas les convictions.
Il y a dans cette succession de refus un phénomène politique qui mérite d’être observé. Des responsables acceptent de perdre leurs privilèges plutôt que de se renier politiquement. Il ne s’agit pas d’idéaliser chaque comportement individuel, mais de reconnaître que la fidélité à des engagements politiques peut désormais entrer en contradiction avec la conservation des avantages matériels et institutionnels.
Et ce n’est pas rien dans un pays où la transhumance politique a longtemps constitué une pratique ordinaire.
La crise ne se limite d’ailleurs plus aux couloirs du Palais. Elle a gagné le gouvernement et surtout l’Assemblée nationale. Le conflit autour de la loi de finances rectificative en est la démonstration la plus éclatante.
Le 3 novembre, les députés ont rejeté le texte par 109 voix contre 20, avec trois abstentions. Et ce n’est pas une opposition parlementaire qui aurait fait tomber un gouvernement auquel elle ne participerait pas. C’est la majorité parlementaire elle-même qui a refusé de cautionner les arbitrages de l’exécutif.
Une situation politique exceptionnelle, dont les conséquences institutionnelles et économiques sont loin d’être épuisées.
Il faut ici rappeler que PASTEF avait annoncé son refus de participer au gouvernement. Mais le désaccord est désormais bien plus profond : il porte sur la conduite des affaires publiques, l’orientation politique du pouvoir et le respect des engagements qui avaient mobilisé les Sénégalais en 2024.
Le plus remarquable est peut-être que le débat politique a changé de nature.
Hier, les discussions populaires tournaient principalement autour des querelles de personnes, des nominations et des promesses électorales. Aujourd’hui, la LFR, la LFI, les prérogatives parlementaires, les fonds politiques et les mécanismes de contrôle de l’action publique occupent une place grandissante dans la conversation nationale.
Il serait hasardeux de prétendre que toutes les couches de la population maîtrisent désormais ces questions. Mais leur entrée dans le débat public, jusque dans les discussions ordinaires hors de Dakar, mérite d’être relevée.
La démocratie ne se réduit pas au bulletin que l’on glisse dans l’urne tous les cinq ans. Elle suppose aussi des citoyens qui s’intéressent à la destination de l’argent public, interrogent les décisions gouvernementales et comprennent que les institutions ne sont pas la propriété de ceux qui les dirigent.
Dans cette nouvelle configuration, Ousmane Sonko occupe une place centrale. Son itinéraire politique, de la contestation à la conquête du pouvoir, puis de la Primature à la présidence de l’Assemblée nationale, constitue l’un des éléments déterminants de la recomposition actuelle.
Son rôle dans la mobilisation politique qui a conduit à l’alternance de 2024, comme son influence sur la majorité parlementaire, ne peuvent être ignorés. C’est aussi autour de son leadership que se cristallisent aujourd’hui les divergences avec le président de la République.
Mais voici qu’une autre menace apparaît, autrement plus préoccupante que les querelles de positionnement et les batailles de leadership.
Certains semblent déjà tentés de ressusciter les vieilles méthodes de liquidation politique par la fabrication de dossiers. Il faut leur rappeler que le Sénégal sort à peine d’une période où l’instrumentalisation des procédures judiciaires et la répression politique ont coûté des vies humaines.
Sous Macky Sall, l’affaire Ousmane Sonko et les affrontements politico-judiciaires qui ont suivi ont plongé le pays dans une crise dont les conséquences humaines et sociales restent béantes. Les chiffres publiés par le parquet en octobre 2026 font état de 76 décès et de plus de 200 personnes présumées victimes de tortures ou de traitements inhumains dans le cadre des événements de 2021 à 2024.
Ce bilan est suffisamment accablant pour que personne ne s’amuse à remettre le pays sur cette pente.
On ne joue pas avec la justice. On ne fabrique pas des accusations pour neutraliser un adversaire. On ne transforme pas les institutions judiciaires en instruments de règlements de comptes politiques.
A ceux qui seraient tentés par cette aventure, il faut dire que le Sénégal a déjà payé un prix beaucoup trop lourd. Des familles ont perdu leurs enfants. Des jeunes ont été blessés, emprisonnés ou traumatisés. Des vies ont été brisées. Le pays n’a pas encore fini de panser ses plaies.
Est-ce donc cela que certains voudraient recommencer ?
La compétition politique autorise les divergences, les critiques, les confrontations et même les ruptures les plus brutales. Elle n’autorise ni la persécution judiciaire ni la violence contre les personnes. Ousmane Sonko, comme tout autre responsable politique, doit pouvoir exercer ses droits et ses responsabilités sans être exposé à des entreprises de liquidation personnelle.
Mais attention ! Le Sénégal n’est pas un terrain vierge sur lequel on pourrait expérimenter toutes les formes de confrontation politique.
Ce pays a connu des sacrifices, des emprisonnements, des blessures et des pertes en vies humaines pour conquérir les libertés publiques. Il serait irresponsable de jouer avec cet héritage.
Le président de la République doit comprendre que son autorité constitutionnelle ne lui confère pas un droit de propriété sur les convictions des Sénégalais. Il peut choisir ses collaborateurs, constituer son équipe et créer une formation politique. Mais il ne peut exiger que l’appartenance à cette formation devienne le prix à payer pour exercer une responsabilité publique.
De la même manière, l’opposition et la majorité parlementaire ont des obligations envers la nation. Le contrôle parlementaire ne doit pas devenir une fin en soi. Le rejet d’un budget peut être politiquement et constitutionnellement légitime ; il n’efface pas pour autant les urgences économiques, sociales et financières auxquelles le pays est confronté.
Il faut donc sortir de cette logique de bras de fer permanent.
La clarification doit se faire dans le respect des institutions, des libertés politiques et, en définitive, par les urnes. C’est au peuple souverain de départager les projets, les ambitions et les orientations politiques. Aucune manœuvre administrative, aucune pression sur les responsables publics et aucune tentative de marginalisation d’un adversaire ne saurait remplacer cette échéance démocratique.
Le Sénégal a besoin de stabilité, mais pas d’une stabilité obtenue au prix du renoncement aux convictions. Il a besoin de paix, mais pas d’une paix imposée par le silence. Il a surtout besoin de responsables capables de comprendre que les difficultés économiques, la dette, l’emploi des jeunes et le pouvoir d’achat ne peuvent attendre que les querelles au sommet trouvent leur épilogue.
Une page de la vie politique sénégalaise est peut-être en train de se tourner. La véritable question est de savoir si ceux qui exercent le pouvoir ont pris la mesure de cette transformation.
Le Sénégal n’appartient ni à un Président, ni à un Premier ministre, ni à un parti. Il appartient à ses citoyens. Et c’est à eux, exclusivement, qu’il revient de décider de leur avenir.