Cent ans

Par Babacar Fall , Dr en philosophie politique

C’est immense. Un siècle de vie. Un siècle de combats. Un siècle d’histoire sénégalaise.

Et au fond, peu d’hommes politiques peuvent se vanter d’avoir laissé une empreinte aussi profonde que Abdoulaye Wade.

Wade, ce n’était jamais la tiédeur. Jamais.

Avec lui, tout était excessif. La vision. L’énergie. Les idées. Les affrontements politiques. Même ses adversaires étaient contraints de reconnaître qu’ils avaient en face d’eux une personnalité d’une autre dimension.

Et aujourd’hui, en pensant à ses 100 ans, les souvenirs reviennent.

Paris. La résidence de l’ambassade du Sénégal. Des discussions interminables.

Je revois encore cette atmosphère particulière où l’on pouvait passer, en quelques minutes seulement, d’un débat sur l’avenir institutionnel de l’Afrique à une analyse économique mondiale, avant de l’entendre raconter une anecdote politique avec cette liberté de ton qui faisait tout son charme.

Wade captivait.

Pas seulement parce qu’il parlait bien. Beaucoup parlent bien. Lui, il pensait politique en permanence. Il habitait littéralement le débat d’idées.

Et puis il y a ce souvenir précis. Celui qui, peut-être, résume le mieux l’homme.

À Amiens, nous organisions avec le Mouvement des Étudiants Libéraux de France une conférence sur le NEPAD. Sujet majeur. Sujet visionnaire même. À l’époque, beaucoup n’en mesuraient pas encore toute la portée stratégique pour l’Afrique.

Mais Wade, lui, avait déjà compris.

Le développement africain ne pouvait pas reposer éternellement sur l’assistance, les discours creux ou les dépendances anciennes. Il voulait une Afrique qui construise, qui investisse, qui négocie à armes égales avec le reste du monde.

Une Afrique debout.

Et ce jour-là, alors que Abdou Aziz Sow devait partir en Afrique du Sud, le Président Wade lui demanda personnellement de repousser son déplacement afin de venir intervenir à notre conférence à Amiens.

Je n’ai jamais oublié cela.

Parce qu’au fond, ce geste disait énormément. Wade prenait les étudiants au sérieux. Il respectait les espaces de réflexion. Il considérait que les jeunes Africains, même loin du continent, devaient être associés aux grandes discussions stratégiques sur l’avenir de l’Afrique.

Ce n’était pas du folklore politique. C’était sincère.

Chez lui, les idées comptaient réellement.

Et avec le recul, on réalise à quel point beaucoup de ses intuitions étaient en avance sur leur temps : l’intégration africaine, les infrastructures, la souveraineté économique, la nécessité pour l’Afrique de penser puissance plutôt qu’assistance.

Il voyait loin. Très loin. Parfois trop loin pour son époque.

Bien sûr, tout n’a pas été parfait. Aucun dirigeant historique n’échappe aux critiques ni aux contradictions. Mais les figures majeures ne se mesurent jamais uniquement à leurs erreurs. Elles se mesurent aussi à leur capacité à transformer durablement le réel.

Et sur ce point, Wade appartient incontestablement à la grande histoire politique africaine.

Opposant historique. Président de l’alternance. Bâtisseur. Stratège. Visionnaire parfois incompris.

À 100 ans, les querelles deviennent secondaires. Le temps fait son travail. Il trie. Il hiérarchise. Il distingue les acteurs passagers des hommes qui auront réellement façonné leur époque.

Et Abdoulaye Wade fait partie de ceux-là.

Incontestablement.

Bon anniversaire Président Wade. Que Dieu vous accorde encore paix, santé et sérénité.

Et merci pour ces moments où une génération entière de jeunes Sénégalais avait le sentiment que ses idées pouvaient compter.

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