Quand la société civile se dissout dans l’agitation permanente

Par Mamadou Sèye

Il fut un temps où la parole de la société civile avait du poids. Une déclaration suffisait à créer un débat national, à alerter l’opinion ou à pousser le pouvoir comme l’opposition à la retenue. Pourquoi ? Parce que cette parole était rare, réfléchie, argumentée et surtout détachée des calculs politiciens immédiats.

Aujourd’hui, malheureusement, certains prétendus acteurs de la société civile ont choisi une autre trajectoire : celle de l’omniprésence médiatique, du commentaire compulsif et du positionnement quotidien sur absolument tout. Rien ne leur échappe : politique, justice, sport, nominations, faits divers, stratégie gouvernementale, opposition, réseaux sociaux, diplomatie, religion, communication présidentielle… Chaque matin apporte son tweet, chaque après-midi sa publication Facebook, chaque soir son intervention médiatique.

A force de parler de tout, on finit par ne plus rien incarner.

Le problème n’est pas qu’un citoyen s’exprime. Cela est normal dans une démocratie. Le problème surgit lorsqu’un responsable qui se réclame de la société civile abandonne la hauteur, la distance critique et la rigueur pour devenir un commentateur permanent de l’actualité politique. A ce moment précis, il cesse progressivement d’être une conscience pour devenir un acteur banal de la mêlée.

Or, la crédibilité d’une parole publique repose aussi sur sa rareté. Une parole qui intervient tous les jours finit inévitablement par se banaliser. Pis encore : elle se contredit. Car aucun être humain ne peut réagir à chaud à tous les sujets sans finir prisonnier de ses propres incohérences. Aujourd’hui on défend un principe ; demain, sous l’effet de l’émotion ou de l’opportunité politique, on soutient exactement l’inverse. Et les réseaux sociaux, eux, n’oublient rien.

Cette agitation permanente produit un phénomène redoutable : la disparition progressive de la frontière entre société civile et militantisme politique déguisé. Beaucoup ne parlent plus pour défendre des principes ; ils parlent pour exister médiatiquement, conserver une visibilité ou envoyer des signaux au pouvoir. Les fameux appels du pied au Palais deviennent alors visibles pour tout le monde, au point d’en devenir gênants.

Et c’est là que le malaise devient profond.

Car la société civile n’est pas censée fonctionner comme une salle d’attente ministérielle. Elle n’est pas censée commenter chaque respiration du pouvoir dans l’espoir d’une nomination, d’une proximité ou d’une reconnaissance institutionnelle. Lorsqu’un acteur passe plus de temps à séduire le pouvoir qu’à défendre des principes constants, il perd naturellement l’autorité morale qu’il revendique.

Le plus grave est ailleurs : cette inflation de prises de parole finit par dévaluer la parole elle-même. Quand un responsable réagit vingt fois par semaine, l’opinion cesse progressivement de distinguer ce qui est grave de ce qui est accessoire. Tout devient bruit. Tout devient réaction. Tout devient posture.

Or, une démocratie sérieuse a besoin d’une société civile crédible, capable de parler peu mais juste, capable de résister aux émotions collectives, capable surtout de conserver une indépendance réelle face aux centres de pouvoir.

La neutralité absolue n’existe peut-être pas. Mais la décence intellectuelle, elle, existe. La cohérence aussi. Et surtout, il existe une différence fondamentale entre éclairer le débat public et courir derrière chaque polémique pour rester visible.

A vouloir être partout, certains finissent par devenir transparents.

Le paradoxe est cruel : plus certains parlent, moins ils sont écoutés. Plus ils tweetent, moins leurs mots portent. Plus ils cherchent à influencer, plus ils révèlent leurs propres contradictions.

Et pendant ce temps, la société civile véritable — celle qui travaille dans le silence, sur le terrain, auprès des citoyens — devient invisible, étouffée par le vacarme numérique de quelques professionnels de l’indignation sélective.

Une parole publique sérieuse exige de la retenue. De la discipline intellectuelle. Du recul. Et parfois même du silence.

Car le silence aussi peut être une forme de dignité.

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