Par Mamadou Sèye
Une CEDEAO fragilisée par le départ des Etats de l’AES et désormais confrontée à une nouvelle crise constitutionnelle peut-elle encore se contenter de communiqués diplomatiques ?
Le communiqué du gouvernement sénégalais publié ce jeudi 8 octobre sur la situation politique en Guinée-Bissau a tout d’un rappel tardif à la raison. Dakar appelle à un dialogue constructif, exige des garanties pour l’achèvement de la transition et réclame un retour effectif à l’ordre constitutionnel. Le texte est diplomatiquement irréprochable. Mais derrière les formules convenues, une question demeure : à quoi sert de rappeler les règles lorsqu’on a laissé s’installer l’idée que leur violation pouvait rester sans conséquences ?
Tout le monde a suivi le scénario bissau-guinéen. Umaro Sissoco Embaló, confronté à une présidentielle dont l’issue lui était défavorable selon les résultats alors revendiqués par son adversaire, a annoncé aux médias internationaux qu’un coup d’Etat était en cours. Le processus électoral a ensuite été interrompu dans un climat de confusion et de prise de contrôle militaire. Les circonstances précises de ces événements méritent d’être établies, mais leur conséquence politique est incontestable : la Guinée-Bissau s’est retrouvée une nouvelle fois plongée dans l’incertitude institutionnelle.
Et la CEDEAO ? Elle devait défendre l’ordre constitutionnel, protéger la volonté populaire et empêcher qu’un changement de pouvoir imposé par la force ne devienne une méthode ordinaire de règlement des crises politiques. Or, face à la gravité de la situation, l’organisation régionale a donné le sentiment de ne pas être à la hauteur de sa mission.
Lorsqu’une institution collective se montre incapable de faire respecter les règles qu’elle proclame, elle ne neutralise pas les ambitions des aventuriers politiques : elle leur apprend à mesurer jusqu’où ils peuvent aller.
Embaló pouvait-il ignorer les précédents de la région ? Pouvait-il ne pas observer les hésitations, les compromis et les accommodements successifs qui ont affaibli la crédibilité de l’organisation communautaire ? Les dirigeants de la région savent désormais que les réactions de la CEDEAO aux ruptures de l’ordre constitutionnel ne suscitent plus partout la même crainte ni le même respect. Le précédent bissau-guinéen risque ainsi de nourrir la tentation, chez d’autres acteurs, de tester les limites d’une organisation dont la capacité à faire respecter ses principes est de plus en plus contestée.
Et cette crise survient au pire moment pour une CEDEAO déjà fragilisée par le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Le retrait de ces trois pays est devenu effectif le 29 janvier 2025. La rupture institutionnelle est donc consommée, et rien ne permet de tenir leur retour dans les rangs de l’organisation pour acquis. La CEDEAO doit désormais faire la démonstration de son utilité dans un espace ouest-africain profondément recomposé.
Or, au moment où elle doit convaincre les peuples de la pertinence de son projet communautaire, l’organisation est confrontée à une nouvelle crise constitutionnelle. La Guinée-Bissau vient rappeler que les déclarations de principe ne suffisent pas à protéger les institutions, pas plus que les appels au dialogue ne garantissent, à eux seuls, le respect de la volonté populaire.
Après avoir perdu trois Etats membres, la CEDEAO peut-elle se permettre de perdre davantage encore la confiance des peuples ? Car le problème n’est pas seulement celui des relations entre chefs d’Etat, des sommets diplomatiques ou des équilibres géopolitiques. Il est aussi celui des citoyens qui veulent savoir à quoi sert une organisation régionale si elle ne parvient pas à faire respecter les règles démocratiques qu’elle proclame.
Voici maintenant le Sénégal en première ligne. Président en exercice de la CEDEAO et engagé dans la médiation en Guinée-Bissau, notre pays appelle à la levée des restrictions sur les activités politiques et civiles, à la transparence du processus électoral et au respect des engagements pris pendant la transition. Il exhorte les responsables militaires à faire preuve de retenue et de responsabilité.
Fort bien. Mais la défense des principes démocratiques ne saurait être une exigence réservée aux autres pays.
Au Sénégal aussi, le respect du calendrier électoral et des dispositions du Code électoral appelle une vigilance particulière. La question de la fixation de la caution des prochaines élections territoriales est notamment posée. Si, comme le soutient le débat public, les délais et obligations prévus par le Code électoral ne sont pas respectés, les autorités doivent s’en expliquer et prendre les mesures nécessaires. Il ne suffit pas de rappeler à la Guinée-Bissau ses obligations constitutionnelles : il faut également veiller à ce que les règles électorales sénégalaises soient appliquées dans les délais prescrits.
Nous ne confondons évidemment pas les situations. Un calendrier électoral dont une disposition d’application tarde à être exécutée n’équivaut pas à une rupture de l’ordre constitutionnel par la force. Mais cette différence ne dispense nullement les autorités de respecter la loi. La crédibilité démocratique se construit aussi dans ces obligations que certains pourraient être tentés de considérer comme secondaires.
C’est précisément là que se joue la crédibilité de la CEDEAO. Une organisation régionale ne peut durablement réclamer des peuples qu’ils croient en ses principes si ses actes donnent le sentiment que ceux-ci sont appliqués à géométrie variable. Elle ne peut pas davantage prétendre incarner la défense des populations lorsque ses sommets, ses communiqués et ses médiations semblent parfois plus éloignés de leurs préoccupations quotidiennes que de leurs aspirations démocratiques.
La CEDEAO ressemble alors à ce « machin » dont l’existence institutionnelle ne suffit plus à convaincre les citoyens de son utilité. Les peuples attendent autre chose que des déclarations de solidarité fraternelle. Ils attendent que leur vote soit respecté, que les échéances électorales soient tenues et que les dirigeants ne puissent pas modifier les règles du jeu au gré de leurs intérêts.
Embaló récolte aujourd’hui les conséquences d’une crise qui a encore fragilisé son pays et mis à l’épreuve les institutions régionales. Mais la responsabilité ne s’arrête pas à sa personne. Elle interpelle aussi tous ceux qui, par leur passivité, leurs hésitations ou leurs calculs, ont contribué à banaliser les atteintes à l’ordre constitutionnel.
Et c’est là que le Sénégal est particulièrement attendu. La responsabilité de sa présidence de la CEDEAO ne se mesure pas seulement à la qualité des communiqués publiés sur la situation des pays voisins. Elle se mesure aussi à la cohérence entre les principes défendus à l’extérieur et leur respect effectif à l’intérieur de nos propres frontières.
Une démocratie ne meurt pas seulement sous les coups de ceux qui veulent la renverser. Elle s’affaiblit également lorsque ceux qui ont le devoir de la défendre renoncent à faire respecter ses règles.
Et c’est bien là le prix de l’irresponsabilité politique.