Il arrive qu’un pouvoir soit confronté à une difficulté plus redoutable que l’opposition politique : l’indifférence d’une partie de ceux qui l’ont porté au pouvoir. La contestation, au moins, lui donne un adversaire identifiable. L’indifférence, elle, pose une question autrement plus préoccupante : le pouvoir parvient-il encore à intéresser, à convaincre et à mobiliser ?
C’est précisément cette interrogation que suscite aujourd’hui la situation du Président Bassirou Diomaye Faye. Sans sondage permettant de mesurer scientifiquement son niveau de popularité, plusieurs signaux politiques, médiatiques et sociaux méritent d’être pris au sérieux. Ils dessinent le tableau d’une présidence qui peine à imposer son propre récit au débat national.
Le récent déplacement présidentiel au Nigeria, dont une séquence aurait bénéficié d’une page spéciale sur la RTS pour environ 400 vues, en fournit une illustration qui interpelle. Certes, un compteur de vues ne constitue pas un baromètre de popularité. Mais lorsque la communication présidentielle semble ne plus susciter l’intérêt escompté, la question de son efficacité mérite d’être posée. Un déplacement officiel peut avoir une réelle portée diplomatique ou économique sans provoquer un enthousiasme populaire. Encore faut-il que les résultats, les objectifs et les retombées attendues soient suffisamment perceptibles pour les citoyens.
Plus préoccupant est le décalage qui semble s’installer entre les attentes populaires et la manière dont le sommet de l’Etat répond aux préoccupations immédiates. Les inondations, avec leur cortège de souffrances et de pertes humaines, ont placé les autorités devant une épreuve majeure. Dans un tel contexte, la parole présidentielle ne relève pas d’un simple exercice de communication. Elle constitue un acte politique attendu, un moyen d’exprimer la solidarité nationale, de rendre compte des mesures prises et de donner aux populations éprouvées le sentiment que leur détresse est pleinement prise en considération. Un tweet, aussi sincère soit-il, ne saurait toujours tenir lieu de réponse politique à une tragédie collective.
Le contraste est d’autant plus frappant que le Sénégal vient de rappeler, à propos de la Guinée-Bissau, son attachement au respect du processus électoral et au retour à l’ordre constitutionnel. La position diplomatique peut se justifier pleinement. Mais les réactions enregistrées sur les réseaux sociaux ont révélé un réflexe désormais familier : des Sénégalais ont opposé aux exigences adressées au voisin la question des élections locales dans leur propre pays. On peut discuter la pertinence de ce rapprochement. On ne peut cependant ignorer ce qu’il révèle de la manière dont une partie de l’opinion reçoit la parole officielle : chaque déclaration sur les principes démocratiques à l’étranger peut désormais être renvoyée aux attentes démocratiques exprimées à l’intérieur.
La crédibilité extérieure d’un pays ne dispense jamais ses dirigeants de répondre aux interrogations de leurs propres citoyens. C’est là toute la difficulté d’un pouvoir qui entend porter une ambition diplomatique et institutionnelle sans parvenir à convaincre suffisamment sur le terrain de la vie quotidienne.
Pendant ce temps, le centre de gravité du débat national s’est déplacé vers l’Assemblée nationale. Les auditions et les commissions d’enquête parlementaires accaparent l’attention, nourrissent les conversations et concentrent une demande de vérité et de responsabilité. Le Parlement est devenu, pour une partie de l’opinion, le lieu où se joue désormais la recherche des réponses attendues. Ce déplacement de l’attention ne signifie pas que l’institution parlementaire puisse se substituer à la justice. Il souligne néanmoins l’existence d’une attente collective à laquelle les autres institutions doivent répondre.
Dans cette configuration, la difficulté du nouveau parti présidentiel à se structurer, alors que des dissensions internes apparaissent déjà, constitue un autre sujet de préoccupation. La création d’une formation politique ne produit pas mécaniquement une force capable de relayer l’action du chef de l’Etat. Encore faut-il une organisation, une cohésion, des responsables crédibles et une capacité réelle à mobiliser sur le terrain. Recevoir des personnalités politiques ayant longtemps occupé le devant de la scène ne garantit pas davantage un regain de confiance populaire. Les ralliements et les audiences présidentielles peuvent nourrir des commentaires dans les milieux politiques ; ils ne remplacent ni l’adhésion des citoyens ni la démonstration de résultats.
C’est dans ce contexte que circule l’hypothèse d’une dissolution de l’Assemblée nationale. Si cette intention devait se confirmer, elle ouvrirait une séquence politique dont les conséquences seraient difficiles à maîtriser. Une dissolution peut relever d’une prérogative constitutionnelle et répondre à un calcul politique. Mais elle ne constitue pas, en elle-même, une solution aux difficultés d’un pouvoir. Des élections anticipées ne règlent ni les problèmes de structuration d’un parti, ni les insuffisances de la communication gouvernementale, ni les attentes sociales auxquelles les citoyens demandent des réponses concrètes. Elles peuvent même déplacer le débat sans résoudre les causes du malaise.
Le calendrier rend cette perspective encore plus délicate. Les Jeux olympiques de la jeunesse de Dakar approchent à grands pas. Du 31 octobre au 13 novembre 2026, le Sénégal accueillera un événement historique pour le continent africain. Les préparatifs matériels et organisationnels sont essentiels. Mais la réussite d’un tel rendez-vous ne se mesure pas uniquement à l’état des infrastructures, à la sécurité des sites ou au nombre de délégations accueillies. Elle se mesure aussi à la capacité du pays à faire de cette manifestation une véritable fête populaire, portée par les jeunes et appropriée par les populations.
Or, si une distance devait persister entre les autorités et une partie des citoyens, le risque serait de voir les JOJ réussir sur le plan organisationnel sans susciter toute l’adhésion populaire qu’ils méritent. Ce serait dommage pour un événement dont l’ambition dépasse largement le sport et engage l’image du Sénégal, sa jeunesse et sa capacité à se rassembler autour d’un projet commun.
Il reste donc au Président Diomaye Faye une question fondamentale à affronter : comment restaurer le lien politique, rendre son action plus lisible et retrouver une capacité de mobilisation qui ne repose pas uniquement sur les institutions, les cérémonies ou les alliances entre responsables politiques ?
Le pouvoir dispose encore de moyens d’action. Il peut expliquer, agir, rendre compte et renouer avec les préoccupations quotidiennes. Mais il lui faut prendre la mesure des signaux qui lui sont adressés. Car une présidence ne se juge pas seulement à l’étendue de ses prérogatives constitutionnelles, à l’intensité de son activité diplomatique ou au nombre de personnalités reçues au palais. Elle se juge aussi à la confiance qu’elle inspire, à la considération qu’elle témoigne aux citoyens et à sa capacité à transformer les attentes en résultats perceptibles.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de savoir si Diomaye Faye est devenu impopulaire. Il est de déterminer si sa présidence dispose encore d’une dynamique politique suffisamment forte pour entraîner le pays. La réponse ne se trouvera ni dans les compteurs des réseaux sociaux ni dans les conciliabules politiques. Elle se construira dans les actes, dans les résultats et dans la capacité du chef de l’Etat à renouer avec un peuple dont l’attente de changement demeure une exigence politique majeure.