Détente-Les nuits blanches de ceux qui dorment très bien

Par Mamadou Sèye

Il faut parfois beaucoup de courage pour afficher une sérénité parfaite. Surtout lorsque l’actualité vous rappelle, avec une insistance quelque peu désagréable, que certaines pages que vous croyiez définitivement tournées peuvent se rouvrir sans votre permission.

Prenons Monsieur Tout-Va-Bien. Un homme respectable, élégant, toujours souriant, qui n’a jamais peur de rien. Du moins, en public. Il vous le dit avec l’assurance de celui qui a traversé les tempêtes sans même froisser son costume : « Moi, je dors très bien. Je n’ai absolument rien à me reprocher. »

Il faut le croire sur parole. Enfin, presque.

Car, depuis quelque temps, Monsieur Tout-Va-Bien a pris de nouvelles habitudes. Il consulte son téléphone à des heures où même les hiboux songent à fermer les yeux. Il s’intéresse soudainement aux auditions parlementaires, aux procédures judiciaires, aux subtilités du Code pénal et aux prérogatives respectives des institutions. Lui qui ne parlait naguère que de ses succès, de ses relations et de ses grandes réalisations est devenu un remarquable spécialiste de la séparation des pouvoirs.

La culture juridique, voyez-vous, peut connaître des réveils tardifs.

Le matin, Monsieur Tout-Va-Bien retrouve son sourire. Il salue les voisins, plaisante avec ses amis, assiste aux cérémonies et se laisse photographier comme si le monde entier n’était qu’une longue succession de lendemains heureux. Si quelqu’un évoque les deniers publics, il prend un air détaché. Si l’on parle de reddition des comptes, il se montre presque philosophe. Et si une affaire ancienne revient dans la conversation, il hausse les épaules : « Des histoires ! Il faut laisser les institutions travailler. »

Excellente formule. D’ailleurs, il la répète assez souvent pour qu’on finisse par se demander à qui il cherche surtout à donner des assurances.

Le soir, cependant, le personnage change légèrement de registre. Rien de spectaculaire. Monsieur Tout-Va-Bien ne court pas dans les couloirs et ne s’arrache pas les cheveux. Il est beaucoup trop digne pour cela. Il pose simplement quelques questions innocentes.

— Qu’est-ce qu’ils ont encore annoncé aujourd’hui ?

— Qui a été entendu ?

— Et cette histoire dont tout le monde parle, elle en est où ?

Puis, avec un naturel admirable :

— Je demande ça comme ça. Je ne suis concerné par rien.

Bien entendu ! Qui pourrait en douter ?

Le plus extraordinaire, dans ces moments-là, est la mémoire humaine. Elle possède des ressources insoupçonnées. Il y a quelques années, certains se souvenaient parfaitement des réunions, des signatures, des arbitrages et des décisions prises autour d’une table. Aujourd’hui, les souvenirs sont devenus capricieux. On se rappelle les cérémonies, les voyages, les inaugurations et les félicitations. Pour le reste, il faudrait consulter les archives.

Certains découvrent même que les dossiers administratifs sont des objets particulièrement complexes, capables de circuler entre plusieurs bureaux sans que personne ne sache exactement qui les a déposés, qui les a examinés ou qui les a signés.

La signature, elle, reste bien visible. Mais la mémoire de son propriétaire semble avoir pris sa retraite.

Il y a aussi les amitiés. Ah, les amitiés ! Elles résistent à beaucoup de choses : aux changements de gouvernement, aux alternances, aux querelles de succession et même aux divergences politiques. Mais elles deviennent parfois étonnamment fragiles lorsque surgit une question à laquelle personne ne souhaite répondre.

Un ancien compagnon de route téléphone moins souvent. Un collaborateur d’hier se découvre une vocation pour la discrétion. Un ami de trente ans devient soudain un homme très occupé. Chacun protège son sommeil, son agenda et, surtout, sa faculté de ne pas se souvenir de ce qu’il serait embarrassant de raconter.

Dans cette atmosphère, le téléphone devient un personnage à part entière. Il sonne : on regarde l’écran. Un numéro inconnu apparaît : on hésite. Un message arrive : on le lit deux fois avant de répondre. Et lorsqu’un ancien collaborateur appelle après plusieurs mois de silence, on éprouve ce besoin irrésistible de demander : « Tout va bien ? Il n’y a rien de particulier ? »

Naturellement, il n’y a rien de particulier. Il n’y a jamais rien de particulier. Jusqu’au jour où quelque chose le devient.

Mais ne soyons pas injustes. Monsieur Tout-Va-Bien a parfaitement le droit de dormir tranquille. Toute personne mise en cause bénéficie de la présomption d’innocence. Une audition n’est pas une condamnation, une enquête n’est pas un verdict et un nom cité dans une affaire ne constitue pas, à lui seul, une preuve de culpabilité. La justice doit établir les faits, examiner les éléments et respecter les droits de chacun.

C’est précisément pourquoi la reddition des comptes ne devrait effrayer que ceux qui confondent la responsabilité avec une persécution, ou la demande d’explications avec une condamnation anticipée.

Car les deniers publics ne sont la propriété de personne. Ils appartiennent à la collectivité. Leur gestion appelle des comptes, des justifications et, lorsqu’il existe des indices d’irrégularités, des investigations conduites dans le respect de la loi. Ce n’est ni une vengeance ni un règlement de comptes. C’est une exigence élémentaire de la vie publique.

Le problème commence lorsque la tranquillité affichée devient un exercice permanent de communication. On proclame son innocence avant même que les questions soient posées. On dénonce une chasse aux sorcières avant de connaître les éléments du dossier. On invoque les droits de la défense tout en oubliant que le droit de demander des comptes existe aussi.

Et notre Monsieur Tout-Va-Bien, dans tout cela ? Il continue de sourire. Il affirme qu’il ne lit plus les journaux, mais connaît toutes les dernières nouvelles. Il prétend ne pas suivre les auditions, mais peut vous en raconter les détails. Il assure qu’il ne s’inquiète de rien, mais demande chaque soir si quelque chose de nouveau a été annoncé.

Le pauvre homme est victime d’un phénomène étrange : il ne se passe rien, mais il faut absolument qu’il sache ce qui ne se passe pas.

La nuit avance. La maison se tait. Monsieur Tout-Va-Bien pose son téléphone sur la table de chevet. Il ferme les yeux, les rouvre, consulte l’heure, puis se retourne. Il se rappelle alors cette phrase qu’il a souvent entendue, mais à laquelle il n’avait peut-être jamais prêté attention : les affaires publiques laissent parfois des traces plus durables que les fonctions exercées.

Il se rassure une dernière fois : « Moi, je dors très bien. »

Et il finit par s’endormir, peut-être.

Au Sénégal, nous souhaitons à tous nos compatriotes des nuits paisibles. Mais nous souhaitons surtout que les institutions accomplissent leur travail, que les faits soient établis, que les responsabilités soient situées et que les deniers publics soient protégés.

Car, après tout, le véritable luxe d’un ancien responsable public n’est ni sa belle résidence, ni sa voiture, ni le carnet d’adresses qu’il a conservé. C’est de pouvoir regarder les citoyens dans les yeux et répondre sereinement de sa gestion.

Pour le reste, chacun connaît ses propres nuits.

Et Monsieur Tout-Va-Bien ? Il vous prie de ne pas vous inquiéter pour lui. Il dort très bien.

Enfin, c’est ce qu’il dit.

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