Par Mamadou Sèye
Il est des moments où une démocratie donne le sentiment de s’égarer dans l’accessoire au point d’oublier l’essentiel. Depuis plusieurs jours, une question semble monopoliser les conversations politiques : qui était présent au lancement du parti présidentiel ? Qui a brillé par son absence ? Qui sera le prochain à être limogé ? Qui finira par prononcer la désormais célèbre formule : « Après une longue réflexion, après avoir consulté mes parents, mes amis et mes proches, j’ai décidé de choisir la République. »
A force d’être répétée, cette déclaration est devenue un sujet de plaisanterie. Comme si la République se résumait désormais à une carte de parti.
Pendant ce temps, les véritables préoccupations des Sénégalais demeurent. Le pouvoir d’achat, l’emploi des jeunes, la qualité de l’école, l’accès aux soins, la campagne agricole, les investissements, la compétitivité de notre économie : voilà les sujets qui devraient occuper le devant de la scène.
Il est donc permis de s’interroger. Un ministre doit-il être jugé sur sa présence à une cérémonie partisane ou sur son bilan à la tête de son département ? Un directeur général doit-il craindre davantage l’absence à un meeting que l’échec dans la réalisation de ses objectifs ?
Poser la question, c’est déjà y répondre.
Dans une République moderne, il existe une distinction fondamentale entre l’Etat et le parti. Le parti est un instrument de conquête et d’organisation politique. L’Etat, lui, appartient à tous les citoyens, y compris à ceux qui n’ont pas voté pour le pouvoir en place.
Cette frontière est précieuse. Lorsqu’elle s’efface, les administrations cessent progressivement de fonctionner selon les principes de compétence, de continuité et de neutralité pour devenir le prolongement des rivalités partisanes. C’est le début d’une confusion dont aucune démocratie ne sort grandie.
Les ministres Cheikh Tidiane Dièye, Moustapha Guirassy et Déthié Fall sont comptables de leurs résultats devant le président de la République et devant les Sénégalais. Leur évaluation devrait porter sur les politiques qu’ils conduisent, les réformes qu’ils mettent en œuvre et les améliorations qu’ils apportent à la vie quotidienne des citoyens. Rien ne serait plus regrettable que de réduire leur avenir gouvernemental à leur présence ou non lors d’un lancement de parti.
Le Sénégal a déjà connu les dérives de la personnalisation excessive du pouvoir. Il sait ce qu’il en coûte lorsque les fidélités partisanes prennent le pas sur l’efficacité de l’action publique. Notre démocratie a suffisamment mûri pour ne plus tomber dans ce piège.
A vrai dire, les Sénégalais attendent autre chose de leurs dirigeants. Ils ne demandent pas que l’on compte les chaises occupées lors des meetings. Ils demandent que l’on construise des écoles, des hôpitaux, des routes, que l’on crée des emplois, que l’on attire des investissements et que l’on restaure la confiance dans les institutions.
Le temps politique est souvent celui de l’émotion. Le temps de l’Etat est celui de la responsabilité. Confondre les deux expose toujours un pays à de mauvaises décisions.
Les ralliements continueront. Les départs aussi. Les communiqués solennels annonçant qu’« après une longue réflexion », tel responsable a finalement choisi son camp continueront sans doute d’alimenter les réseaux sociaux et les conversations de salon.
Mais l’Histoire, elle, ne retiendra pas le nombre de ministres présents à un lancement de parti.
Elle retiendra une seule chose : ce que chaque génération de dirigeants aura fait du pouvoir que le peuple lui avait confié.
Car, au bout du compte, un grand gouvernement ne se mesure jamais au nombre de militants qu’il rassemble, mais au nombre de problèmes qu’il résout.