Par Mamadou Sèye
Il faut dire les choses simplement : Hervé Mahicka s’est imposé ces derniers temps comme le prototype parfait de l’intellectuel couché, celui qui confond rigueur intellectuelle et gesticulations destinées à capter l’attention du moment. Rien de plus triste que de voir un homme doté d’un vrai talent oratoire se réduire à ce rôle : celui du commentateur professionnel, prompt à s’enflammer pour ce qui ne lui coûte rien, et étonnamment muet sur ce qui lui demanderait un minimum de courage.
Ce qui devient frappant, c’est cette obsession presque mécanique qu’il semble nourrir contre Ousmane Sonko, avec un zèle qui sent moins la conviction que la mission bien huilée. Mahicka ne débat pas : il exécute. Il ne questionne pas : il caricature. Il ne pense pas : il s’aligne. Et tout cela dans un registre qui rappelle cette vieille intelligentsia africaine, docile, prête à courber l’échine pourvu que l’on garde la chaise haute et le micro ouvert.
Ce profil, hélas, n’est pas rare. Il représente cette classe d’intellectuels petits-bourgeois qui ont longtemps déshonoré l’Afrique, érigeant la suffisance en méthode, l’arrogance en posture, et l’opportunisme en boussole morale. Ceux-là savent manier les références, ils savent citer Fanon ou Sankara, mais au moment d’appliquer la moindre parcelle de courage, ils s’évaporent.
Et c’est précisément là que Mahicka atteint le sommet de la contradiction. Il s’étrangle d’indignation en direction du Sénégal, mais il devient d’une discrétion ecclésiastique quand il s’agit de regarder chez lui, à Brazzaville. Pas une once de réflexion sur les réalités politiques internes, pas un mot sur les trajectoires douteuses, pas un souffle critique sur les choix de son propre pays. Et le comble : pas la moindre interrogation sur le fait que Brazzaville ait accueilli Umaro Sissoco Embaló en pleine tourmente, dans un contexte où l’opinion africaine s’interroge légitimement sur les implications de cette hospitalité.
Cet aveuglement volontaire n’est pas une simple omission : c’est la marque typique de l’intellectuel couché. Celui qui parle fort là où c’est sans risque, et qui se tait religieusement là où commence la zone sensible. Celui qui dénonce l’arbre lointain, mais contourne soigneusement la forêt qui l’entoure.
Pendant ce temps, une Afrique nouvelle se lève. Une Afrique jeune, décomplexée, féminine, instruite, qui n’a plus peur des grands mots, ni des pseudo-théoriciens de salon. Cette génération ne se reconnaît ni dans les complaisances, ni dans les paralysies verbales, ni dans les indignations tarifées. Elle avance, elle questionne, elle refuse de se laisser intimider par ceux qui se présentaient jadis comme les gardiens du temple intellectuel.
C’est cela qui rend Mahicka nerveux.
Ce n’est pas Sonko en tant qu’homme.
C’est l’idée Sonko.
L’idée d’une nouvelle intransigeance morale.
L’idée d’une résistance qui ne s’achète pas.
L’idée d’un leadership qui n’a pas besoin de l’aval des donneurs de leçons.
Et surtout l’idée d’une Afrique qui en a fini avec les intellectuels couchés.
Les figures comme Sonko dérangent parce qu’elles possèdent ce que leurs détracteurs ont perdu depuis longtemps : une colonne vertébrale intacte. Il avance sans pactiser, il parle sans vendre sa voix, il assume sans détourner le regard. Là où beaucoup se précipitent pour offrir leur intelligence au marché politique le plus rémunérateur, lui choisit la cohérence. Là où certains changent d’opinion au gré des opportunités, lui s’accroche à ce qui ne se négocie pas : la dignité.
Et c’est cela qui fait exploser les Mahicka.
Ils ne comprennent pas qu’on puisse exister en politique sans ployer.
Ils ne comprennent pas qu’on puisse résister aux intimidations sans chercher une porte de sortie confortable.
Ils ne comprennent pas que, dans l’Afrique d’aujourd’hui, des hommes refusent de se laisser terroriser par les intellectuels à gages, par ceux qui empruntent toutes les directions pourvu que ce soit monnayé, par ceux qui jouent les arbitres moraux le matin et ferment les yeux le soir.
Sonko, pour eux, n’est pas un adversaire : c’est un mystère. Un mystère qui révèle leurs propres failles.
Mais ce qu’ils n’ont pas compris, c’est que leur temps touche à sa fin. La nouvelle Afrique ne veut plus de ces voix fatiguées, de ces analyses prépayées, de ces indignations sélectives. Elle ne veut plus de ceux qui attaquent Dakar avec fureur mais se taisent quand Brazzaville accueille Embaló sans explication.
On ne peut pas prétendre parler au nom des peuples africains et ignorer ce qui se passe chez soi. On ne peut pas exiger la transparence ailleurs et esquiver la question fondamentale : pourquoi Embaló a-t-il trouvé refuge à Brazzaville ? Quel message politique cela envoie-t-il ? Pourquoi les intellectuels locaux n’ont-ils pas le courage d’en débattre ?
La vérité est simple : l’intellectuel couché ne parle jamais de la maison où il dort.
Ce qui reste alors à ces commentateurs de circonstance, c’est d’attaquer. Attaquer ceux qui incarnent le renouveau. Attaquer ceux qui refusent leur système d’échanges symboliques. Attaquer ceux qui n’ont pas peur de dire non.
Mais ils se trompent d’époque.
On ne freine pas un mouvement historique avec des colères sponsorisées.
On ne fait pas taire une génération entière avec des analyses de confort.
L’Afrique change, camarade.
Les jeunes avancent.
Les femmes s’affirment.
Les peuples s’éveillent.
Et les intellectuels couchés, malgré leurs cris, n’ont plus aucun avenir.