par Mamadou Sèye
Il existe en politique une zone grise où s’entrecroisent la morale, l’ambition, la loyauté et la raison d’Etat. Cette zone n’a rien d’un concept abstrait : elle est au cœur de ce que nos maîtres en philosophie — de Mamoussé Diagne à Souleymane Bachir Diagne en passant par Abdoulaye Elimane Kane — nous ont appris dès les premières années d’université. A travers eux, nous avons compris que la politique n’est jamais réductible à un affrontement d’intérêts : elle est un questionnement permanent sur ce qui est juste, convenable, humain. Cette réflexion, que nous avons prolongée plus tard dans les rigueurs du CESTI sous la direction exigeante de Babacar Sine, puis au Canada aux côtés de Jacques Guay à l’Université Laval du Québec et dans les salles de rédaction du jounal « La Presse » à Montréal, nous a donné un sens aigu de cette articulation entre le pouvoir et la morale.
Ce bagage théorique n’est pas un simple décor : il éclaire, avec une acuité particulière, les tensions du moment. Car ce que les Sénégalais ressentent aujourd’hui, ce n’est pas une crise politique mais une blessure éthique. Les peuples sentent toujours lorsqu’un lien fondamental a été abîmé.
Depuis Machiavel, la politique est souvent décrite comme un univers autonome, où l’efficacité prime sur la vertu. Mais réduire Machiavel à cela est une trahison intellectuelle — comme nous l’ont répété des professeurs tels que Mamoussé Diagne. Machiavel décrit la politique telle qu’elle est, non telle qu’elle devrait être. Face à lui, Aristote nous rappelle la phronèsis, la prudence qui incline vers le bien. Kant insiste sur l’impératif moral, indépassable même au cœur de l’action. Weber, lui, nous a offert la distinction fondamentale entre éthique de conviction et éthique de responsabilité.
C’est au croisement de ces écoles que s’inscrit toute réflexion sérieuse sur l’exercice du pouvoir. Et c’est là précisément que se comprend la douleur actuelle d’une partie du pays : non pas dans les décisions politiques en elles-mêmes, mais dans la manière dont certains gestes symboliques sont posés. L’éthique politique ne se mesure pas seulement à la justice des lois ; elle se mesure à la façon dont on traite les compagnons de route, ceux qui ont porté le combat lorsque tout semblait perdu.
Il existe une éthique de la reconnaissance. Nos professeurs du département de philosophie n’ont cessé de le marteler : la dignité politique ne se réduit pas à des fonctions, elle réside dans la gratitude. Rousseau le suggérait dans le pacte social, Hegel dans la lutte pour la reconnaissance, et Durkheim dans l’idée de solidarité organique. Le pouvoir ne crée pas la fidélité : il la récompense, ou il la trahit.
C’est pourquoi les peuples distinguent toujours ce qui relève d’une stratégie politique de ce qui relève d’une blessure morale. Une stratégie peut être discutée ; une blessure, elle, est ressentie. Et lorsque le peuple ressent, il n’a plus besoin d’explications : il sait. Les Sénégalais savent lorsque la fraternité fondatrice d’un projet commence à vaciller. Ils n’ont pas besoin de discours pour comprendre que quelque chose, dans la posture du pouvoir, s’est éloigné de l’esprit initial.
Là où les manuels de sciences politiques parlent de coalitions, de rapports de force, d’équilibres institutionnels, nous avons appris — à l’université comme sur les terrains politiques — que la politique est d’abord relationnelle. Elle repose sur un tissu humain fait de confiance, d’histoire partagée, de sacrifices silencieux. Lorsqu’un compagnon historique semble brusquement relégué au rang de simple figurant, la douleur n’est pas seulement personnelle : elle devient collective. Elle atteint le corps symbolique du mouvement.
Les décisions qui blessent ne sont pas toujours les plus lourdes politiquement ; ce sont souvent celles qui manquent de délicatesse morale. Un peuple n’accepte jamais longtemps l’indifférence envers ceux qui ont tout donné. Mandela l’avait compris ; De Gaulle également ; même les plus grands stratèges savaient qu’il existe un domaine où la raison d’Etat doit s’incliner : celui de la reconnaissance.
C’est cette reconnaissance qui donne sens au pouvoir. Sans elle, l’autorité devient froide, bureaucratique, coupée de ses racines. Avec elle, elle devient légitime, incarnée, porteuse d’une fidélité réciproque. Les enseignants qui ont façonné notre esprit critique — de Souleymane Bachir Diagne à Babacar Sine — nous ont toujours appris que l’intellect pur ne suffit pas : il faut de la hauteur morale, un sens de la nuance, une attention aux fractures invisibles.
La politique, lorsqu’elle néglige ces dimensions, devient un exercice mécanique. Or, un mouvement qui a été forgé dans la souffrance, dans l’injustice, dans la prison, dans la solidarité, dans l’espoir collectif, ne peut survivre que s’il reste fidèle à son éthique fondatrice. Quand le peuple perçoit un déséquilibre entre le sens du combat et l’exercice du pouvoir, il ne parle pas immédiatement… mais il comprend immédiatement.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un débat de postes ou d’organigrammes. C’est un débat de sens. C’est une interrogation profonde sur la fidélité à la trajectoire initiale. Sur la manière dont un chef reconnaît ceux qui ont construit le chemin sur lequel il marche désormais. Sur sa capacité à incarner non seulement l’autorité, mais la justice, la loyauté, la gratitude.
Les crises politiques naissent souvent de divergences stratégiques ; les crises éthiques, elles, naissent d’un sentiment d’injustice symbolique. Et rien n’est plus difficile à réparer qu’une blessure symbolique. La réconciliation politique est simple ; la réconciliation morale, elle, exige un geste véritable, un mot juste, une reconnaissance explicite.
Dans tous les enseignements que nous avons reçus — en philosophie, en journalisme, en sciences politiques — une évidence revient : un pouvoir qui oublie ceux qui l’ont porté devient un pouvoir fragile. Il peut décider, gouverner, annoncer, mais il ne peut plus inspirer. La politique n’a plus d’âme lorsque l’éthique disparaît.
Le moment présent appelle donc à une lucidité rare : l’autorité s’exerce par les actes, mais la légitimité s’exerce par la fidélité. Les peuples peuvent pardonner une erreur stratégique ; ils pardonnent difficilement une faute morale. Car au cœur de toute communauté politique, il y a cette vérité immuable : tout chef doit se souvenir de ceux qui l’ont porté. L’oubli est une faute éthique avant d’être une erreur politique.
Delicatesse morale….Vertu qui manque a nos chefs en general.
Merci encore, tjr un grand plaisir de vous lire.