Par Mamadou Sèye
Le Sénégal est un pays formidable. Dès que le climat politique se calme un peu, que les températures baissent légèrement et que la Tabaski approche, un phénomène étrange réapparaît immédiatement dans les salons, les hôtels et les couloirs feutrés de Dakar : la grande saison des délégations mystérieuses. Rires.
Subitement, des personnes qu’on n’avait plus vues depuis des années découvrent une mission sacrée : “préserver la paix sociale”. D’autres ressentent brutalement l’urgence patriotique “d’accompagner le Président”. Certains, plus inspirés encore, veulent désormais “offrir leurs services à la Nation”. Rien que ça. Rires.
Et comme par hasard, toutes ces nobles initiatives nécessitent absolument une audience au Palais.
C’est fascinant.
Car dans ce pays, il existe une catégorie de citoyens qui aime profondément une chose : rencontrer les Présidents de la République. Peu importe le Président. Peu importe le régime. Peu importe le projet. Le plus important, c’est la photo, le fauteuil, le café climatisé et surtout la phrase magique : “Nous avons été reçus par le Chef de l’État.” Rires.
Sous chaque régime, ils renaissent miraculeusement.
Ils changent parfois de discours, parfois même de convictions, mais jamais d’objectif : être vus quelque part autour du pouvoir. Ce sont les grands spécialistes de la “délégation de circonstance”.
Le procédé est désormais bien connu.
On rédige un communiqué très solennel.
On parle de paix.
On parle de stabilité.
On parle d’unité nationale.
On évoque même parfois “les fortes préoccupations des populations”. Rires.
Puis, au détour d’une phrase soigneusement emballée, apparaît le véritable message : “Nous sommes disponibles pour accompagner…” Ah ! Voilà enfin le cœur du dossier. Rires.
Accompagner quoi exactement ? Mystère.
Mais attention, il ne faut pas être injuste. La paix est une excellente chose. La stabilité aussi. Tout le monde souhaite un Sénégal apaisé à l’approche de la Tabaski. Les moutons eux-mêmes le souhaitent probablement. Rires.
Simplement, dans notre pays, certains utilisent parfois la paix comme d’autres utilisent une carte de visite. On invoque la concorde nationale avec une telle intensité qu’on finit par soupçonner l’existence d’un autre agenda quelque part derrière les rideaux.
Et ce qui est extraordinaire, c’est la vitesse de transformation de certains profils. Hier encore invisibles, les voilà soudain experts en cohésion nationale, médiateurs universels et consultants agréés du vivre-ensemble. Rires.
Les Sénégalais connaissent pourtant cette vieille mécanique.
À chaque alternance, à chaque accalmie, à chaque nouveau pouvoir, réapparaît une faune politique très particulière : les professionnels de la proximité présidentielle.
Leur véritable idéologie n’est ni de gauche, ni de droite, ni centriste.
Leur seul parti politique, c’est le pouvoir.
Ils ne traversent jamais le désert. Ils trouvent toujours un raccourci vers l’oasis. Rires.
Mais il faut reconnaître une chose : ces gens-là possèdent un talent exceptionnel. Ils sentent les atmosphères politiques avant tout le monde. Dès qu’ils comprennent qu’un régime s’installe durablement, les voilà qui surgissent avec des délégations, des motions de soutien, des “initiatives citoyennes” et parfois même des coalitions dont personne n’avait jamais entendu parler la veille. Rires.
Heureusement, les Sénégalais deviennent de plus en plus difficiles à impressionner. Ils regardent désormais ces ballets avec amusement, surtout lorsqu’ils voient les mêmes visages défiler sous tous les Présidents successifs avec exactement le même sourire patriotique. Rires.
En attendant, le pays est calme, la Tabaski approche et les familles pensent surtout aux moutons, aux dépenses et aux retrouvailles.
Quant aux délégations mystérieuses, elles poursuivent tranquillement leur tournée républicaine.
Après tout, certaines personnes ne peuvent visiblement pas vivre longtemps sans apercevoir un fauteuil présidentiel. Rires.