Par Mamadou Sèye
La proposition d’Abdourahmane Sarr de dissoudre l’Assemblée nationale dès le 2 décembre, si aucun compromis n’est trouvé entre l’Exécutif et la majorité parlementaire, intervient dans un contexte de crise politique et budgétaire dont le Sénégal aurait pu faire l’économie. L’ancien ministre de l’Economie et économiste, qui préconise un arbitrage populaire, pose ainsi une question fondamentale : faut-il retourner devant les électeurs lorsque les institutions ne parviennent plus à fonctionner dans le respect de leurs prérogatives respectives ?
La proposition mérite d’être examinée, mais elle ne doit pas faire oublier l’origine du différend. Le bras de fer autour de la Loi de finances rectificative (LFR) 2026 n’est pas né d’une volonté parlementaire de bloquer le fonctionnement de l’Etat. Il est notamment lié à une exigence d’encadrement des fonds spéciaux, conformément à un engagement politique pris devant les Sénégalais.
C’est précisément là que se situe le problème. L’Exécutif ne peut pas se dédire sur une promesse de transparence et reprocher ensuite aux députés de réclamer son application. L’encadrement des fonds spéciaux n’est ni une faveur accordée au Parlement ni une concession destinée à satisfaire une opposition. C’est une exigence de bonne gouvernance qui découle d’un engagement politique. Ceux qui l’ont porté hier ne peuvent raisonnablement le considérer comme secondaire aujourd’hui.
Il faut donc appeler les choses par leur nom. La responsabilité du blocage politique ne saurait être diluée dans une mise en cause indistincte de l’Exécutif et du Parlement. Les députés ont le droit de défendre leurs prérogatives et d’exiger le respect des engagements pris devant les électeurs. Le gouvernement, de son côté, doit comprendre que l’exercice du pouvoir ne dispense pas de respecter les promesses qui ont contribué à son accession aux responsabilités.
L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul vote de la LFR. Il concerne également les relations avec le Fonds monétaire international et la crédibilité financière du Sénégal. Abdourahmane Sarr rappelle que le FMI avait donné son accord à la trajectoire budgétaire proposée, comprenant la LFR 2026 et la LFI 2027. Il estime par ailleurs que les perspectives de déficit pourraient être améliorées et que le Sénégal dispose de possibilités de refinancement de sa dette sans restructuration. Il met aussi en avant les ressources mobilisées dans le cadre du PRES, qu’il évalue à 300 milliards de francs CFA sur les 955 milliards collectés entre 2025 et 2026.
Ces appréciations économiques méritent naturellement d’être discutées et documentées. Mais une question demeure : pourquoi la recherche d’un programme avec le FMI devrait-elle conduire à écarter une exigence de transparence dans la gestion des ressources publiques ? La crédibilité financière d’un pays ne repose pas uniquement sur ses équilibres budgétaires. Elle dépend aussi de la qualité de ses institutions et de la confiance que celles-ci inspirent.
Venons-en à la dissolution. Abdourahmane Sarr propose le 2 décembre comme date butoir. Le Président de la République dispose certes, dans les conditions constitutionnelles prévues, de la possibilité de dissoudre l’Assemblée nationale. Mais une telle décision ne saurait être considérée comme une simple réponse à une majorité parlementaire qui refuse de voter un texte sans que ses exigences soient prises en compte.
Dissoudre, c’est aussi prendre un risque politique et accepter que le peuple puisse ne pas donner le résultat attendu. Si le Président choisissait de renvoyer les députés devant les électeurs et qu’il se retrouvait, à l’issue du scrutin, dans la même situation, sans majorité parlementaire, il devrait en tirer toutes les conséquences politiques. On ne convoque pas le peuple aux urnes pour lui demander de trancher un différend sans accepter soi-même les conséquences de son verdict.
Une nouvelle élection ne garantit d’ailleurs pas que les divergences politiques disparaîtront. Elle pourrait simplement redistribuer les sièges sans régler la question fondamentale du rapport entre l’Exécutif et le Parlement. Le Sénégal n’a pas besoin d’une succession de consultations électorales pour permettre aux dirigeants de sortir de leurs impasses politiques. Il a besoin d’institutions respectées et de responsables qui assument leurs engagements.
Le peuple sénégalais a voté pour un projet, pour des promesses et pour une certaine conception de la gouvernance. Il n’a pas donné un blanc-seing à ceux qu’il a portés au pouvoir. La transparence ne peut être une promesse de campagne que l’on range au lendemain de l’élection.
Le 2 décembre pourrait ainsi devenir une date de vérité. Mais avant de solliciter à nouveau l’arbitrage populaire, les responsables de la crise doivent se poser une question plus élémentaire : pourquoi ne pas respecter tout simplement les engagements pris devant ce même peuple ?