Le Sénégal souffre, le pouvoir débat de ses places

Par Mamadou Sèye

Il faut le dire sans détour : ce qui s’est raconté à Kiiraay ce week-end est affligeant. Au moment où le Sénégal est meurtri par les inondations, où des familles ont les pieds dans l’eau, où les coupures d’électricité exaspèrent et où la vie chère étrangle les ménages, voilà le débat que des responsables du parti présidentiel offre au pays : les postes, les fidélités et les règlements de comptes.

Au moins cinq personnes ont perdu la vie dans les intempéries du week-end, selon les bilans provisoires publiés ce lundi. Des enfants figurent parmi les victimes. A Dakar comme dans plusieurs localités, les populations affrontent les eaux, les effondrements et les dégâts matériels.

Et pendant que le Sénégal souffre, Kiiraay parle de postes.

Le ministre Serigne Guèye Diop explique aux militants qu’il faut patienter parce que le pouvoir aura besoin de « centaines et de centaines de cadres » pour occuper les fonctions de directeurs et de présidents de conseil d’administration. Il précise même qu’on ne peut confier les agences qu’à des personnes auxquelles le Président fait confiance et qui ne sont pas « contre le Président ».

Voilà donc le spectacle.

Ceux qui avaient promis qu’il n’y aurait ni parti-Etat ni Etat-parti se retrouvent à expliquer aux militants qu’il existe des postes, qu’il faut patienter et que la confiance politique sera déterminante pour accéder aux responsabilités publiques.

Il fallait oser.

Il fallait surtout le faire au moment où le pays est dans cette situation.

Des Sénégalais cherchent à sortir l’eau de leurs maisons ; Kiiraay cherche des cadres pour occuper des postes.

Voilà le décalage.

Voilà le malaise.

Et il ne faudrait surtout pas que quelqu’un vienne nous expliquer qu’il s’agit simplement de politique interne. Non. Lorsque ceux qui parlent sont des responsables du parti présidentiel et, pour certains, des membres du gouvernement ou des responsables d’institutions publiques, leurs paroles intéressent directement la République.

Car une question demeure : les postes de l’Etat sont-ils des emplois publics à pourvoir selon les compétences et les exigences de la République, ou des récompenses destinées à ceux qui auront suffisamment démontré leur fidélité politique ?

La question mérite une réponse.

Mais Kiiraay ne s’est pas contenté de cette étonnante conception de la gestion des responsabilités publiques.

Il a fallu que Lansana Gagny Sakho entre dans la danse.

Et là, franchement, on atteint un autre sommet.

L’homme affirme que des éléments existent pour démontrer qu’Ousmane Sonko a été « viré parce qu’il est incompétent ». Et il invite les Sénégalais à « aller chercher les faits ». Il ajoute que, de 2024 à 2026, « le pays est resté bloqué » et que le PRES n’aurait même pas atteint 10 % de ses résultats.

Très bien.

Allons chercher les faits.

Mais allons surtout chercher les paroles.

Parce que les archives ont cette mauvaise habitude de résister aux retournements politiques.

Le 11 septembre dernier, Lansana Gagny Sakho signait lui-même un texte consacré à la déclaration de Boubacar Camara qualifiant Ousmane Sonko d’« excellent » Premier ministre. Il contestait cette appréciation et expliquait que les qualificatifs devaient céder la place aux indicateurs, aux faits et aux résultats.

Voilà qui est parfaitement défendable.

Mais alors, pourquoi quelques semaines plus tard, le débat descend-il jusqu’à expliquer que Sonko aurait été « viré » pour incompétence ?

Qu’est-ce qui a changé ? Les faits ? Les chiffres ? Ou simplement la position politique de celui qui les commente ?

Voilà une vraie question.

Et il ne s’agit même pas ici de défendre Ousmane Sonko.

Un journaliste n’a pas à distribuer de faux certificats de bonne conduite aux hommes politiques.

Lansana Gagny Sakho a parfaitement le droit de critiquer Sonko. Il a le droit de juger son bilan insuffisant. Il a même le droit de considérer que le Premier ministre a échoué.

Mais lorsqu’un responsable politique veut faire des « faits » son principal argument, il doit aussi accepter que ses propres paroles soient soumises au même examen des faits.

C’est cela, la cohérence.

Et il y a quelque chose d’assez cocasse à voir un responsable de Kiiraay consacrer autant d’énergie à expliquer pourquoi Sonko aurait été mauvais, alors que le pays qui regarde cette scène ne demande pas une autopsie permanente de l’ancien Premier ministre.

Il demande de l’eau potable.

Il demande de l’électricité.

Il demande des routes praticables.

Il demande que ses quartiers cessent d’être transformés en lacs dès qu’une pluie sérieuse tombe.

Il demande du pouvoir d’achat.

Il demande du travail.

Il demande surtout le fameux changement pour lequel il a voté.

C’est là que Kiiraay rate quelque chose d’essentiel.

Un parti au pouvoir doit raconter le pays qu’il veut construire.

Il doit donner de l’espérance.

Il doit expliquer son projet.

Il doit montrer les résultats.

Il doit reconnaître ses difficultés.

Il doit dire ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.

Il doit surtout être capable de regarder le Sénégalais dans les yeux et de lui dire : voilà où nous allons.

Or, à écouter certaines interventions de ce week-end, on cherche en vain ce récit.

On entend des querelles.

On entend des règlements de comptes.

On entend parler de postes.

On entend expliquer qui doit être avec le Président et qui ne doit pas l’être.

On entend surtout beaucoup parler de Sonko.

Mais qui parle encore du Sénégal ?

Pendant que Kiiraay distribue verbalement les bons et les mauvais points, le pays réel, lui, n’a pas disparu.

Il est dans les eaux.

Il est dans les files d’attente.

Il est devant les compteurs électriques.

Il est dans les marchés où les prix continuent de peser sur les familles.

Il est chez les jeunes qui attendent toujours que la rupture annoncée devienne une réalité tangible.

Et c’est précisément pour cela que les propos sur les postes sont si malvenus.

Parce qu’ils donnent l’impression que la priorité du pouvoir est de savoir qui va occuper les fauteuils, alors que la priorité du pays devrait être de savoir comment améliorer la vie de ceux qui n’ont aucun fauteuil à convoiter.

Et puis il y a les inondations.

Là encore, les chiffres devraient nous empêcher de nous contenter de slogans.

Sous Macky Sall, le Plan décennal de lutte contre les inondations avait été annoncé avec une enveloppe prévisionnelle de 766,988 milliards de francs CFA sur dix ans. L’ancien coordonnateur du plan avait lui-même précisé qu’un budget prévisionnel ne signifiait pas que la totalité de cette somme avait été effectivement dépensée.

Mais Lansana Gagny Sakho, alors directeur général de l’ONAS, avait lui-même parlé à l’époque d’un programme de 764,5 milliards, en détaillant ses différents volets et en expliquant notamment que 276 milliards concernaient la gestion des eaux pluviales.

Voilà pourquoi la question demeure entière, aujourd’hui encore :

Combien a réellement été dépensé ? Pour quels ouvrages ? Avec quels résultats ?

Parce que cinq morts sous les eaux, après tant d’années de plans et d’annonces, ce n’est pas seulement une catastrophe naturelle.

C’est aussi une question d’Etat.

Une question de responsabilité.

Une question de reddition des comptes.

Et cette reddition des comptes ne doit pas être sélective.

Elle ne doit pas concerner seulement l’ancien régime quand cela arrange les uns, ni seulement le régime actuel quand cela arrange les autres.

L’argent public appartient au peuple. Les comptes doivent être rendus au peuple.

Voilà le débat que nous aurions aimé entendre à Kiiraay.

Voilà les questions qui méritaient des réponses.

Pas savoir qui sera nommé directeur général.

Pas savoir qui est suffisamment fidèle.

Pas savoir qui a dit du bien ou du mal d’Ousmane Sonko.

Pas transformer une université d’hivernage en tribunal politique permanent.

Le Sénégal n’a pas besoin d’une politique qui se regarde dans le miroir. Il a besoin d’une politique qui regarde le pays.

Et ce qui choque dans le spectacle de Kiiraay, c’est précisément cela : un pays qui souffre et une classe politique qui semble parler d’elle-même.

Le Sénégalais qui a perdu sa maison dans les eaux n’en a rien à faire des états d’âme de Kiiraay.

La mère qui cherche comment nourrir ses enfants n’attend pas de savoir quel cadre du parti obtiendra demain un conseil d’administration.

Le jeune sans emploi ne demande pas qui est avec le Président.

Il demande quand sa vie va changer.

Et le citoyen qui avait placé son espoir dans l’alternance n’attend plus des discours sur la rupture.

Il veut voir la rupture.

C’est peut-être cela que certains responsables politiques ont oublié.

Le pouvoir n’est pas un butin.

Un poste public n’est pas une récompense militante.

Une alternance n’est pas un changement de propriétaires des fauteuils.

Et une université politique n’est pas une foire aux règlements de comptes.

Le Sénégal souffre, le pouvoir débat de ses places.

A force de parler de soi, de ses cadres, de ses fidélités et de ses ennemis, Kiiraay risque de ne plus entendre la seule voix qui compte vraiment : celle du pays.

Et cette voix, aujourd’hui, ne demande pas de postes.

Elle demande des comptes.

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