Par Mamadou Sèye
L’événement est sans précédent dans l’histoire politique récente du Sénégal.
Le parti qui dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale, près de 130 députés sur 165, le parti qui a porté l’alternance, le parti dont le leader préside aujourd’hui l’Assemblée nationale, ne participe plus au gouvernement.
Une telle situation ne peut être analysée comme un simple épisode de réaménagement politique.
Elle révèle l’existence d’une divergence de fond.
Contrairement à ce que certains pourraient croire, le débat ne porte pas sur une question de partage du pouvoir ou de répartition des portefeuilles ministériels. Depuis plusieurs mois, les prises de parole d’Ousmane Sonko laissent apparaître un désaccord beaucoup plus profond : celui de la fidélité au projet originel.
Pour Sonko et pour une large partie de la base de Pastef, le mandat populaire de 2024 reposait sur des engagements précis.
Parmi eux figuraient en bonne place la reddition des comptes, la lutte contre l’impunité, la transparence dans la gestion publique et la justice pour les victimes des événements politiques qui ont endeuillé le pays.
Dans cette perspective, ces questions ne relèvent pas de l’opportunité politique.
Elles constituent le cœur même du contrat passé avec les électeurs.
Or c’est précisément sur ce terrain que semble s’être installée la divergence.
Une partie de l’opinion proche de Pastef estime que le rythme des ruptures annoncées n’est pas à la hauteur des attentes suscitées par l’alternance. L’impression s’est progressivement installée que certaines priorités du projet étaient reléguées derrière des considérations de stabilisation politique ou de compromis institutionnels.
A cela s’ajoute un autre élément majeur : la création par le président Diomaye Faye d’un cadre politique distinct de Pastef.
Pour beaucoup de militants, ce choix a été interprété comme la volonté de construire une légitimité autonome, susceptible à terme de concurrencer l’organisation qui a pourtant constitué le principal instrument de la conquête du pouvoir.
L’épisode du meeting de Mbour a renforcé ce sentiment.
Présenté comme une démonstration de force politique, il n’a manifestement pas produit les effets escomptés. Quelques semaines plus tard, Ousmane Sonko accédait à la présidence de l’Assemblée nationale, confirmant que le centre de gravité militant demeurait largement du côté de Pastef.
Cette réalité parlementaire est essentielle.
Car contrairement à ce que certains commentaires laissent entendre, Pastef n’est pas une force extérieure au pouvoir.
Pastef constitue aujourd’hui la principale force institutionnelle du pays.
Il contrôle largement l’Assemblée nationale.
Il peut orienter l’agenda législatif.
Et, dans l’absolu, il dispose même des moyens politiques permettant d’engager une motion de censure contre le gouvernement.
Cette dernière hypothèse demeure évidemment extrême et rien n’indique qu’elle soit aujourd’hui envisagée. Mais son existence rappelle une réalité fondamentale : dans un régime politique, la majorité parlementaire demeure la source de la stabilité gouvernementale.
Le gouvernement gouverne.
Mais la majorité peut le maintenir ou le renverser.
C’est pourquoi la situation actuelle est si singulière.
Nous avons un gouvernement qui ne semble plus être l’émanation directe du parti majoritaire et un parti majoritaire qui continue de détenir les principaux leviers parlementaires.
Cette configuration crée inévitablement une tension politique.
Un autre épisode mérite également d’être rappelé. Lorsque Sonko avait évoqué la nécessité d’encadrer rigoureusement les fonds politiques et d’en renforcer le contrôle, cette prise de position avait été perçue par beaucoup comme un marqueur fort de la rupture promise. Son éviction de la Primature est alors apparue, aux yeux de ses soutiens, comme l’accélérateur d’un processus de divergence déjà engagé.
Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il existe un désaccord.
Le désaccord est désormais public.
La véritable question est de savoir si ce désaccord porte sur les méthodes ou sur la nature même du projet.
Si la divergence concerne uniquement le rythme ou les modalités d’application des réformes, une réconciliation politique demeure toujours possible.
Mais si elle concerne la définition même de la rupture promise aux Sénégalais, alors nous sommes face à une contradiction beaucoup plus profonde.
L’histoire politique enseigne qu’un parti peut accepter de patienter sur des postes.
Il accepte beaucoup plus difficilement de renoncer à ce qu’il considère comme son identité politique.
Et c’est probablement là que se situe aujourd’hui le véritable enjeu : non pas une bataille de personnes, mais une bataille autour de l’interprétation du mandat populaire et de la fidélité au projet qui a porté l’alternance.
Car au fond, la question qui traverse désormais le débat public est simple :
Les Sénégalais ont-ils voté pour une alternance de gestion ou pour une rupture de système ?
C’est autour de cette interrogation que se cristallise désormais la ligne de fracture entre les deux pôles du pouvoir. Et c’est sans doute elle qui déterminera l’avenir politique du Sénégal dans les années à venir.