Par Mamadou Sèye
Chaque scandale révèle une vérité simple mais dérangeante : la prédation au Sénégal n’est pas le fait d’un homme ou d’un ministère isolé. C’est un système global, une mécanique bien huilée où l’Etat, le privé et les circuits financiers se donnent la main pour vider les caisses publiques et transformer l’argent du peuple en butin. Le ministre signe, le DAGE exécute, le fournisseur facture, le cabinet maquille, et la banque valide les flux. Chaque maillon est indispensable. Si l’un faiblit, tout le château de cartes menace de s’écrouler.
Les DAGES, que l’on pointe toujours comme responsables techniques, ne sont jamais seuls. Ils travaillent sous la coupe du ministre. Mais ce ministre ne peut pas détourner seul : il lui faut des complices privés, prêts à gonfler les factures, à créer des marchés fictifs, à falsifier des documents, à blanchir des fonds. Sans eux, les milliards ne passent pas. Les entreprises privées sont donc complices, parfois actives, parfois passives, mais toujours parties prenantes d’un pillage institutionnalisé.
Et puis il y a les banques, ces institutions censées être le garant des flux financiers légaux. Mais trop souvent, elles ferment les yeux, valident des virements douteux, tolèrent des circuits opaques et laissent filer des fortunes volées, conscientes que derrière chaque transaction se cache un client puissant, un réseau prêt à tout pour protéger ses intérêts. L’argent du peuple circule dans ces circuits comme un sang vicié, nourrissant les poches des prédateurs et laissant la nation exsangue.
C’est un jeu d’ombre et de lumière. Devant le public, on vante la transparence, la bonne gouvernance, l’intégrité. Dans l’ombre, on maquille les chiffres, on truque les contrats, on détourne les budgets, et chaque acteur sait exactement ce qu’il fait. Les fonds spéciaux, les projets de développement, les emprunts cachés, tout est instrumentalisé pour enrichir quelques-uns au détriment de tous. Les milliards ne disparaissent pas dans le néant : ils nourrissent une élite prédateur, et leur provenance légitime devient une fable qu’on nous raconte pour masquer la réalité.
Chaque acteur est conscient de sa responsabilité, mais chacun joue le jeu de la déresponsabilisation. Le ministre se réfugie derrière le DAGE, le DAGE derrière les instructions politiques, l’entreprise derrière la légalité apparente de ses factures, et la banque derrière ses procédures internes. Mais ce jeu de cache-cache n’a qu’un seul perdant : le peuple.
Camarades, il est temps de dire la vérité : la corruption est une danse à trois ou quatre temps, orchestrée par l’Etat, chorégraphiée par le privé, et validée par les circuits financiers. Elle ne connaît ni hiérarchie, ni limite morale, ni honte. Chaque franc volé est un affront, chaque marché truqué est une insulte, chaque virement suspect est une gifle infligée à la nation.
Le peuple doit comprendre que combattre la corruption exige de frapper tous les maillons du réseau. Il ne suffit pas de sanctionner un DAGE ou un ministre. Il faut que la justice frappe les entreprises complices, les cabinets maquilleurs, les banques qui ferment les yeux, et tout le réseau qui a permis à la prédation de prospérer. Car détourner l’argent du peuple à travers l’Etat ou à travers le privé, c’est le même crime, la même trahison, la même ignominie.
Frantz Fanon avait prévenu que sans vigilance, la bourgeoisie nationale se transforme en classe de prédateurs. Marx rappelait que l’histoire n’est que l’histoire de l’exploitation. Aujourd’hui, ces avertissements résonnent dans nos ministères, nos bureaux, nos banques. Le peuple doit se lever, exiger la vérité, des comptes rendus clairs et des sanctions exemplaires, et ne plus jamais tolérer que l’argent de tous soit la richesse de quelques-uns.
Camarades, c’est une question de dignité nationale, de survie collective et de mémoire historique. Chaque scandale est une page de notre histoire que nous ne devons pas oublier, chaque coupable doit être jugé, chaque complicité doit être dévoilée. L’Etat, le privé, les banques : tous sont responsables. Et il est temps que justice soit faite.