Par Mamadou Sèye
La politique est faite d’affrontements, de contradictions et parfois de traits d’esprit. Depuis toujours, les campagnes électorales sont rythmées par des piques, des répliques et des formules qui marquent les mémoires. Au Sénégal, cette tradition a longtemps coexisté avec une certaine élégance du débat public, où l’on s’attaquait aux idées, aux symboles ou aux personnalités, sans jamais perdre de vue l’intérêt supérieur de la Nation.
Qui ne se souvient du président Abdoulaye Wade qualifiant Abdou Diouf de « Monsieur Forage », tandis que son épouse devenait, dans une envolée dont lui seul avait le secret, « Madame Moulin » ? La formule avait fait sourire le pays plus qu’elle ne l’avait divisé. Avant lui, le président Léopold Sédar Senghor, avec son humour subtil, avait ironisé sur la calvitie de Wade en estimant que cette tête ne pouvait supporter des cheveux, à plus forte raison tout un pays. Ces échanges appartiennent aujourd’hui à la mémoire politique du Sénégal. Ils étaient vifs, parfois mordants, mais ils n’ouvraient pas les blessures profondes de la Nation.
C’est précisément pourquoi les propos tenus par le président Bassirou Diomaye Faye à l’endroit d’Ousmane Sonko ont suscité autant d’émotion. En présentant son ancien compagnon de lutte comme un homme de confrontation, un « va-t-en-guerre » dont il faudrait désormais mettre fin aux velléités, le chef de l’État n’a pas seulement lancé une flèche politique. Il a réveillé un traumatisme collectif que le Sénégal s’efforce encore de surmonter.
Personne n’a oublié les années 2021 à 2024. Elles resteront parmi les plus douloureuses de notre histoire politique récente. Des dizaines de morts, des centaines de blessés, des familles endeuillées, une jeunesse profondément marquée et un pays tout entier plongé dans une crise dont les cicatrices sont encore visibles. Évoquer aujourd’hui cette période à travers une lecture qui ferait d’Ousmane Sonko l’incarnation de la confrontation ne pouvait qu’interpeller une opinion qui a vécu ces événements dans toute leur brutalité.
Mais ce qui surprend davantage encore, c’est que ces propos viennent de Bassirou Diomaye Faye lui-même.
Car personne ne peut réécrire l’histoire. Si Bassirou Diomaye Faye est devenu président de la République, c’est parce qu’Ousmane Sonko, empêché de se présenter, l’a choisi pour porter le projet politique de PASTEF. Ce choix n’avait rien d’une évidence. D’autres responsables du parti disposaient d’une expérience militante, d’une ancienneté et d’une légitimité électorale plus affirmées. Birame Soulèye Diop, notamment, avait remporté une importante victoire politique à Thiès, alors que Bassirou Diomaye Faye avait connu un échec aux élections locales. Pourtant, Sonko fit le pari de Diomaye. L’histoire retiendra que ce pari fut gagnant.
Cette relation dépassait même le simple cadre politique. Elle relevait de la confiance, de la fraternité et d’une proximité familiale assumée. Le président Diomaye a donné à l’un de ses fils le nom d’Ousmane Sonko et à l’une de ses filles celui de la mère de ce dernier. Peu de compagnonnages politiques auront été marqués par une telle symbolique. C’est pourquoi cette rupture, au-delà de la politique, touche de nombreux Sénégalais qui y voyaient l’expression d’une fidélité exceptionnelle.
Les voies de la politique sont parfois aussi insondables que celles du Seigneur. Les alliances se font et se défont. Les divergences naissent. Les ambitions s’affirment. Tout cela est parfaitement légitime dans une démocratie. Mais il existe une frontière qu’aucun responsable public ne devrait franchir : celle qui consiste à raviver les blessures encore ouvertes d’un peuple.
Au-delà de l’émotion, il y a aussi la réalité politique. Le nouveau parti présidentiel devra bientôt franchir une étape décisive : réunir les parrainages nécessaires pour prétendre participer à la prochaine élection présidentielle. Ce défi est immense. Dans ce contexte, une stratégie fondée sur la confrontation avec celui qui demeure la figure centrale de PASTEF risque davantage de compliquer cette quête que de la faciliter.
Le Sénégal n’a plus besoin d’une politique nourrie par les blessures d’hier. Il attend une politique tournée vers les solutions de demain. Notre peuple a déjà payé un prix trop élevé pour les affrontements politiques. Il aspire désormais à des compétitions électorales où l’adversaire n’est plus considéré comme un ennemi à abattre, mais comme un concurrent à convaincre.
Les coups bas politico-judiciaires, les discours de diabolisation, les procès d’intention et les fractures entretenues doivent définitivement appartenir au passé. La démocratie sénégalaise est assez solide pour permettre des oppositions franches, des débats passionnés et des alternances apaisées, sans que l’on ne réveille les fantômes des heures les plus sombres.
Les mots d’un président ne sont jamais de simples mots. Ils engagent une fonction, ils orientent un climat, ils façonnent une mémoire. Lorsqu’ils apaisent, ils grandissent la République. Lorsqu’ils ravivent les blessures, ils retardent la réconciliation nationale. Plus que jamais, le Sénégal mérite une parole publique qui rassemble davantage qu’elle ne divise, qui éclaire davantage qu’elle ne blesse et qui prépare l’avenir plutôt qu’elle ne rouvre les plaies du passé.