L’opposition prisonnière de Sonko

Par Mamadou Sèye

Il existe des oppositions qui construisent une alternative. Et puis il existe des oppositions qui finissent par vivre exclusivement à travers celui qu’elles prétendent combattre. Depuis plusieurs années maintenant, une partie de la classe politique sénégalaise et même certains segments de la société civile semblent avoir totalement cessé d’exister par eux-mêmes pour ne fonctionner qu’en réaction à Ousmane Sonko.

Le phénomène est devenu saisissant. Presque fascinant.

Au lieu de bâtir des projets solides, de proposer une vision cohérente du Sénégal ou d’incarner une alternative crédible au pouvoir, beaucoup se sont enfermés dans une logique de fixation permanente sur un seul homme. Sonko est devenu leur unique boussole politique, leur obsession quotidienne, leur horizon stratégique, leur carburant médiatique.

Et le plus ironique dans cette affaire, c’est qu’à force de vouloir combattre Sonko, ils ont fini par renforcer encore davantage sa centralité politique.

Car enfin, regardons lucidement la situation. Pendant que Sonko consolidait son implantation populaire, structurait sa base militante et construisait un récit politique puissant autour de la souveraineté, de la rupture et du changement, que faisait une grande partie de l’opposition ? Elle passait l’essentiel de son temps à commenter Sonko, à traquer ses faits et gestes, à espérer ses erreurs, à fantasmer sa chute ou à attendre son élimination politique.

Ce fut une erreur stratégique monumentale.

Car une opposition sérieuse ne peut pas avoir pour unique projet la disparition d’un adversaire. Elle doit exister indépendamment de lui. Elle doit parler au peuple de ses souffrances, de ses aspirations et de son avenir. Or beaucoup ont abandonné ce terrain fondamental pour se réfugier dans une posture purement réactionnelle.

Le résultat est cruel.

Aujourd’hui, malgré toutes les campagnes contre lui, malgré les polémiques, malgré les tensions institutionnelles et malgré son départ de la Primature, Sonko demeure au centre du jeu politique national. Mieux encore : il vient de s’installer au perchoir de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire au sommet de la deuxième institution du pays.

Pendant ce temps, ceux qui avaient fait de sa disparition leur unique horizon politique apparaissent plus désorientés que jamais.

Et il faut avoir l’honnêteté de le dire : une partie de la société civile est tombée dans le même piège.

Historiquement, la société civile joue un rôle essentiel dans une démocratie. Elle éclaire le débat public, défend les principes, protège les libertés et maintient une distance critique vis-à-vis de tous les pouvoirs. Mais au Sénégal, certains acteurs ont progressivement abandonné cette hauteur pour entrer dans une logique d’alignement émotionnel et parfois même personnel contre Sonko.

Le problème, c’est qu’à partir du moment où la haine devient un moteur politique, l’analyse recule.

On finit alors par perdre toute lucidité sur les rapports de force réels. On confond ses désirs avec la réalité. On croit qu’une campagne médiatique équivaut à une implantation populaire. On imagine que le bruit des plateaux télévisés remplace le terrain. Et surtout, on finit par attendre du pouvoir ce qu’on est incapable d’obtenir démocratiquement soi-même.

C’est précisément ce qui rend la situation actuelle presque déroutante pour certains opposants.

Beaucoup avaient sincèrement fini par croire que le départ de Sonko de la Primature allait mécaniquement provoquer son effacement progressif. Certains rêvaient déjà d’une guerre ouverte entre le Président et son ancien Premier ministre. D’autres misaient sur une implosion interne de PASTEF.

Mais la réalité politique vient encore une fois de leur infliger un rappel sévère : les grandes forces populaires ne disparaissent pas par décret, par éditoriaux rageurs ou par souhaits personnels. Elles se combattent politiquement. Sérieusement. Méthodiquement.

Or c’est précisément ce travail de fond que beaucoup ont abandonné.

A force d’attendre un hypothétique affaiblissement de Sonko, certains partis ont cessé de travailler à leur propre enracinement populaire. Ils ont perdu le contact avec les réalités sociales profondes. Ils ont déserté le terrain idéologique. Ils se sont même parfois réduits à une étrange posture de dépendance psychologique vis-à-vis du pouvoir présidentiel.

Le paradoxe est d’ailleurs spectaculaire : des opposants qui espèrent que le Président neutralise leur principal adversaire politique.

Cela en dit long sur l’état de faiblesse de certaines formations.

Car dans une démocratie vivante, une opposition digne de ce nom cherche à vaincre ses adversaires par les idées, l’organisation, l’implantation territoriale et la confiance populaire. Elle ne construit pas toute sa stratégie sur les supposées fractures du camp adverse.

Et c’est là que cette séquence politique devient presque philosophique.

Car elle révèle une vérité ancienne de la politique : quand un homme occupe tout l’espace mental de ses adversaires, il finit déjà par dominer le champ politique.

Sonko est devenu pour certains une obsession si totale qu’ils ont fini par parler davantage de lui que de leurs propres projets. Chaque événement national est interprété à travers lui. Chaque débat revient à lui. Chaque crise tourne autour de lui. Même absent, il continue de structurer les conversations politiques.

Et pendant que ses adversaires s’épuisent dans cette fixation permanente, lui continue d’occuper méthodiquement les centres de pouvoir.

C’est probablement cela, au fond, le plus grand paradoxe de cette période politique sénégalaise : ceux qui voulaient effacer Sonko ont contribué eux-mêmes à faire de lui le centre de gravité incontournable du débat national.

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