Macky Sall, Diomaye et Sonko : la semaine où les calculs politiques ont changé de camp

Par Mamadou Sèye

En politique, il y a des séquences qui valent davantage que de longs discours. Quelques jours suffisent parfois à bouleverser des perceptions, à redistribuer les cartes et à révéler les forces comme les faiblesses des acteurs. La visite éclair de Macky Sall à Dakar appartient sans doute à cette catégorie. Officiellement, il s’agissait d’une audience accordée à un ancien chef de l’Etat engagé dans une campagne diplomatique pour accéder au poste de secrétaire général des Nations unies. En réalité, cette visite s’inscrit dans une séquence politique beaucoup plus large, dont le principal enseignement ne concerne peut-être pas Macky Sall, mais bien le Président Bassirou Diomaye Faye.

Depuis sa rupture avec PASTEF, le chef de l’Etat semble engagé dans une entreprise de recomposition politique. Les indices s’accumulent et, mis bout à bout, ils dessinent une stratégie cohérente. Les propos particulièrement chaleureux tenus lors de l’anniversaire du président Abdoulaye Wade ont été perçus comme un signal en direction de l’électorat libéral. Quelques jours plus tard, c’est à Doha que Bassirou Diomaye Faye rencontrait Karim Wade. Dans la foulée, des maires de l’Alliance pour la République ont été publiquement invités à rejoindre le futur parti présidentiel dont la création est annoncée pour le 8 août. Cette initiative a d’ailleurs suscité une réaction immédiate de plusieurs responsables de l’APR, qui ont dénoncé cette tentative de débauchage politique.

Dans ce contexte, la réception de Macky Sall ne pouvait être un simple acte protocolaire. Elle s’inscrivait nécessairement dans cette stratégie d’ouverture vers d’anciens adversaires, devenue indispensable depuis que le chef de l’Etat ne peut plus compter sur l’appareil politique de PASTEF. Le pari est clair : compenser la perte d’un socle militant puissant par l’élargissement de sa base à d’autres sensibilités politiques.

Mais c’est précisément là que la réalité semble avoir rattrapé le calcul.

Les faits sont têtus. Partout où Macky Sall s’est rendu pour solliciter des soutiens à sa candidature internationale, chaque audience a été largement médiatisée sur ses plateformes numériques. Les photographies des rencontres ont été publiées, accompagnées de messages de remerciement et de commentaires sur les échanges. A Dakar, rien de tel. Après son entretien avec Bassirou Diomaye Faye, aucune image de l’audience n’a été diffusée sur ses pages. Aucun commentaire sur le contenu des discussions. Le seul message publié se résume à un sobre « Merci », illustré par les images de l’accueil que lui ont réservé ses militants.

Le silence de la présidence sénégalaise est tout aussi révélateur. Le communiqué officiel ayant sanctionné l’audience ne contient aucune mention d’un soutien du Sénégal à la candidature de Macky Sall. Pourtant, s’il existait un engagement clair de l’Etat sénégalais, il aurait été naturel qu’il figure parmi les principaux enseignements de la rencontre. Son absence ne constitue pas une preuve d’un refus formel, mais elle suggère, à tout le moins, qu’aucun soutien public n’a pu être affiché.

Le paradoxe est alors saisissant.

Macky Sall est peut-être venu chercher un appui diplomatique qu’il n’a pas obtenu publiquement. Pourtant, il repart avec un bénéfice politique bien réel. Cette visite lui a permis de remettre les pieds sur la scène nationale, de retrouver ses militants, de mesurer leur capacité de mobilisation et de rappeler qu’il demeure, malgré son départ du pouvoir, un acteur qui compte encore dans le paysage politique sénégalais. En politique, une démonstration de présence vaut parfois autant qu’une déclaration officielle.

Pendant ce temps, Ousmane Sonko joue une tout autre partition. Ce week-end, le Sénégal a vécu au rythme de la campagne nationale de vente des cartes de membre de PASTEF. Les images venues de toutes les régions du pays donnent le sentiment d’un parti en campagne permanente, porté par une base militante particulièrement active. La mobilisation dépasse largement une simple opération administrative ; elle ressemble à une répétition générale avant les prochaines grandes échéances politiques. Sonko, privé de la Primature mais solidement installé à la tête de son parti et de l’Assemblée nationale, continue de démontrer que sa principale force réside dans une organisation militante intacte.

Et comme si cette comparaison ne suffisait pas, un troisième épisode est venu fragiliser davantage la stratégie présidentielle. Le méga-meeting annoncé par Mme FiFi Diakhaté, directrice de cabinet adjointe du président de la République et figure de la coalition présidentielle, devait constituer un prélude à la création du futur parti présidentiel. L’événement était censé illustrer la capacité de mobilisation du nouveau camp. Il s’est finalement transformé en contre-performance. Les images d’une faible affluence ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux, pendant que les responsables de l’organisation se renvoyaient mutuellement la responsabilité de cet échec.

Ces trois événements, survenus presque simultanément, produisent un contraste saisissant. D’un côté, Macky Sall retrouve de la visibilité politique. De l’autre, Ousmane Sonko confirme la vigueur de son appareil militant. Entre les deux, Bassirou Diomaye Faye peine encore à donner corps à la force politique qu’il ambitionne de construire.

C’est probablement là que réside la principale erreur d’appréciation.

Une recomposition politique ne se décrète pas ; elle se construit à partir d’un rapport de force. Or, aujourd’hui, le Président semble avoir engagé une stratégie d’ouverture alors même que son propre camp n’a pas encore démontré sa capacité de mobilisation. En politique, on négocie toujours mieux lorsqu’on dispose déjà d’une base solide. A défaut, ce sont souvent les partenaires potentiels qui dictent les conditions du rapprochement.

Le résultat est paradoxal. En ouvrant sa porte à Macky Sall, le chef de l’Etat n’a pas obtenu de soutien politique visible en retour. En cherchant à séduire des responsables de l’APR, il a provoqué des résistances plus que des ralliements. En lançant les premiers jalons de son futur parti, il n’a pas encore réussi à produire une démonstration de force convaincante. Pendant ce temps, celui dont il s’est séparé, Ousmane Sonko, continue de consolider méthodiquement son assise militante.

La politique est aussi une bataille des perceptions. Et, à l’issue de cette semaine, la perception dominante est difficile à ignorer : Diomaye voulait apparaître comme le rassembleur d’une nouvelle majorité. Pour l’instant, c’est surtout l’image d’un Président en quête de base politique qui s’impose, tandis que ses deux principaux concurrents, chacun à leur manière, donnent le sentiment d’avoir remporté la séquence.

Il est naturellement trop tôt pour parler d’un échec stratégique définitif. Mais une chose est déjà certaine : cette visite de Macky Sall, qui devait probablement servir la stratégie d’ouverture du chef de l’Etat, aura finalement rappelé une règle intemporelle de la politique. Avant de chercher à élargir sa majorité, encore faut-il avoir solidement ancré la sienne.

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