Par Mamadou Sèye
La sortie d’hier de Macky Sall, qui s’est exprimé sur les événements tragiques de 2021 à 2024, n’est pas une simple prise de parole. C’est une offensive. Une tentative de reprendre la main sur le récit, au moment précis où se joue pour lui une bataille internationale autour de l’Organisation des Nations unies. Mais il faut le dire sans détour : Macky Sall part de trop loin.
Trop loin, parce que le temps politique n’est pas neutre. Trop loin, parce que la mémoire collective ne s’efface pas par un discours, aussi construit soit-il. Trop loin, surtout, parce que ce récit arrive après coup, dans un contexte où les Sénégalais ont déjà tranché, déjà vécu, déjà jugé.
Devant son auditoire, l’ancien chef de l’Etat déroule une ligne claire : celle d’un pouvoir confronté à une violence insurrectionnelle, contraint de défendre la République. Des institutions menacées, des infrastructures brûlées, un pays au bord du basculement. Un Etat qui tient, coûte que coûte. Le propos est structuré, assumé. Mais il est aussi profondément unilatéral.
Car à ce récit s’oppose une autre lecture, plus complexe : celle d’un pays traversé par une crise politique majeure, nourrie par des tensions accumulées, une jeunesse sous pression, et une défiance croissante envers les institutions. On ne descend pas massivement dans la rue sans raisons profondes. Il y a toujours un point de rupture.
Et ce point de rupture, beaucoup le situent dans une séquence où la justice, la politique et les ambitions se sont entremêlées. L’ascension de Ousmane Sonko a cristallisé ces tensions. Pour les uns, il incarnait l’alternative ; pour les autres, un facteur de déstabilisation. C’est dans cette polarisation extrême que le pays a vacillé.
Alors oui, des violences ont eu lieu. Oui, des biens ont été détruits. Oui, l’Etat doit garantir l’ordre. Mais réduire cette période à une simple tentative violente de conquête du pouvoir, c’est occulter les causes profondes. Et c’est là que le discours de Macky Sall montre ses limites.
Car une question demeure : où est la part d’introspection du pouvoir ? Où est la reconnaissance des décisions qui ont contribué à tendre la situation ? Où est la parole attendue pour les victimes, pour les familles, pour une Nation marquée ?
Le silence sur ces dimensions donne le sentiment d’un récit défensif, tourné vers l’extérieur plus que vers l’intérieur. Or, le Sénégal n’est pas un public à convaincre, mais une mémoire à respecter.
La loi d’amnistie, présentée comme un acte de dépassement, illustre ce paradoxe. Elle a permis d’éviter l’escalade, de tourner une page. Mais elle a aussi laissé un goût d’inachevé. Pour beaucoup, elle a gelé la vérité sans la résoudre, refermé les plaies sans les soigner.
Et pendant ce temps, un fait politique majeur s’impose : les forces issues de PASTEF ont accédé au pouvoir par les urnes. La démocratie a parlé. Ce qui, en soi, contredit l’idée d’une prise de pouvoir par la seule violence. Le peuple sénégalais a choisi, souverainement.
Mais au-delà du débat national, c’est sur le terrain international que se joue désormais une autre bataille, autrement plus exigeante. Et là encore, les obstacles s’accumulent pour Macky Sall.
Car la réalité est implacable : il n’est ni le candidat officiel de son pays, ni celui de l’Union africaine. Dans une compétition aussi codifiée que celle du secrétariat général de Organisation des Nations unies, ce déficit de légitimité institutionnelle pèse lourd. Très lourd.
A cela s’ajoute une autre contrainte majeure : la logique non écrite de rotation géopolitique. Et cette fois, les regards sont tournés vers l’Amérique latine, considérée comme prioritaire pour la prochaine désignation. Ce simple paramètre réduit considérablement les marges de manœuvre.
Comme si cela ne suffisait pas, un courant puissant traverse aujourd’hui les cercles diplomatiques internationaux : celui d’une candidature féminine. Après des décennies de direction masculine, l’idée d’une femme à la tête de l’ONU n’est plus marginale, elle est portée, structurée, défendue. Et elle gagne du terrain.
Dans ces conditions, la sortie de Macky Sall apparaît aussi comme une tentative de repositionnement global. Un plaidoyer politique, mais aussi diplomatique. Une manière de se présenter comme un homme d’Etat ayant su gérer une crise majeure.
Mais là encore, une évidence s’impose : on ne construit pas une stature internationale solide sur un récit contesté dans son propre pays.
Le Sénégal, dans toute sa complexité, a déjà rendu son verdict politique. Le reste appartient désormais à l’histoire. Et sur la scène mondiale, où les équilibres sont subtils, où les symboles comptent autant que les parcours, chaque zone d’ombre devient un handicap.
Macky Sall part de trop loin, sur tous les plans : national, mémoriel et diplomatique.
Et au fond, la question dépasse sa personne. Elle interpelle une exigence universelle : peut-on prétendre incarner le monde sans avoir totalement éclairé son propre passé ?