Par Mamadou Sèye
Il fut un temps où, au Sénégal, se réclamer de la gauche n’était pas une simple posture. C’était une affaire de conviction, parfois même une affaire de vie. On lisait Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Mao et, pour les plus orthodoxes ou les plus aventureux, Enver Hoxha. On débattait du matérialisme dialectique, de la lutte des classes, de l’impérialisme, de la petite bourgeoisie et des contradictions du système avec une ferveur qui ferait aujourd’hui sourire plus d’un jeune militant.
Nous avions nos certitudes, nos chapelles, nos querelles byzantines et nos excommunications idéologiques. Nous pouvions nous disputer pendant des heures pour savoir qui, de telle tendance ou de telle autre, détenait la véritable ligne révolutionnaire. Et, bien entendu, chacun était convaincu que les autres se trompaient.
Avec le recul, il faut pourtant avoir l’honnêteté de le reconnaître : certaines réputations étaient sans doute largement surestimées.
Nous avons parfois pris pour de grands théoriciens des hommes qui étaient surtout de brillants polémistes. Nous avons confondu la fréquentation des classiques avec leur véritable assimilation. Nous avons prêté à certains une profondeur doctrinale qu’ils n’avaient peut-être pas. Et nous avons parfois élevé au rang de monuments de la pensée des camarades qui n’étaient, au fond, que d’excellents produits intellectuels de leur époque.
Mais le plus intéressant n’est peut-être pas là.
Le plus troublant est ce que nous sommes devenus.
Car si la gauche sénégalaise n’a jamais véritablement exercé le pouvoir en tant que courant politique homogène, elle a néanmoins exercé une influence considérable sur les consciences, les luttes sociales, le mouvement syndical, l’université et plusieurs générations de militants. Elle a produit des hommes et des femmes remarquables. Elle a aussi produit, reconnaissons-le, quelques spécimens pour le moins singuliers.
Et aujourd’hui, c’est peut-être dans cette vieille gauche que l’on retrouve les trajectoires les plus déroutantes.
J’en fais naturellement partie. Rires.
Le mot est volontairement provocateur. Il ne s’agit évidemment pas de dégénérescence biologique ou morale. Il s’agit de cette étrange métamorphose qui fait qu’un homme ayant consacré sa jeunesse à combattre certaines idées peut, quelques décennies plus tard, les regarder avec une indulgence pour le moins déconcertante.
Certains semblent désormais en quête de temps révolus.
Ils ont changé de vocabulaire, parfois de fréquentations, souvent de certitudes. Mais ils n’ont pas toujours changé de réflexes. La vieille radicalité a parfois simplement changé de costume.
Chez les uns, c’est la petite bourgeoisie indéracinable qui a fini par prendre le dessus. Le révolutionnaire d’hier découvre les charmes du confort, des privilèges, des réseaux et des positions. Il continue parfois à parler comme hier, mais vit désormais comme ceux qu’il dénonçait.
Chez d’autres, le glissement est encore plus déroutant : l’ancien matérialiste se découvre soudain des affinités avec l’obscurantisme. Celui qui prétendait autrefois libérer les consciences semble désormais parfaitement à l’aise avec des formes de pensée qu’il aurait jadis qualifiées de réactionnaires.
Et voilà même certains anciens militants de gauche donner aujourd’hui l’impression d’être devenus une pâle imitation de logiques d’embrigadement idéologique, alors qu’ils furent jadis parmi les plus farouches défenseurs de la liberté de pensée.
Quel gâchis !
Mais il serait trop facile de se contenter d’en sourire.
La question est bien plus profonde : qu’est-il arrivé à cette gauche ?
A-t-elle réellement perdu ses convictions ou n’a-t-elle jamais suffisamment consolidé ses fondements théoriques ? Avait-elle une doctrine solidement assimilée ou seulement une culture politique faite de références, de citations et de postures ? Avait-elle véritablement compris Marx, Lénine ou Mao, ou s’était-elle simplement reconnue dans leur vocabulaire révolutionnaire ?
Car il y a une différence essentielle entre lire Marx et penser marxiste ; entre citer Lénine et comprendre la dialectique du pouvoir ; entre avoir étudié Mao et être capable de saisir les contradictions d’une société donnée.
C’est peut-être là que réside l’une des grandes fragilités de cette gauche : nous avons parfois confondu la mémoire de la révolution avec la pensée révolutionnaire.
Et lorsque les circonstances ont changé, lorsque les certitudes se sont effondrées, lorsque les partis se sont fragmentés et que les anciens militants ont vieilli, chacun a dû inventer une nouvelle manière d’habiter le monde.
Certains l’ont fait avec élégance.
D’autres avec constance.
Et quelques-uns avec une étonnante facilité à défendre aujourd’hui l’exact contraire de ce qu’ils soutenaient hier.
Le problème n’est évidemment pas d’avoir évolué. Changer n’est pas trahir. Une pensée qui refuse de se remettre en question finit par se fossiliser en dogme. Les sociétés évoluent, les rapports de force se transforment, les expériences enseignent, et les hommes ont parfaitement le droit de réviser leurs positions.
Mais encore faut-il pouvoir en rendre compte.
La véritable évolution intellectuelle suppose une cohérence, une réflexion, et parfois même le courage de dire : « Je me suis trompé. »
Ce qui devient inquiétant, c’est lorsque le changement ressemble moins à une maturation de la pensée qu’à une simple adaptation aux circonstances.
Alors se pose une question dérangeante : que reste-t-il lorsque toutes les convictions ont été renégociées ?
Voilà peut-être le véritable nœud du problème de cette vieille gauche sénégalaise.
Elle avait beaucoup de références, beaucoup de martyrs, beaucoup de textes, beaucoup de réunions et beaucoup de certitudes. Mais a-t-elle suffisamment transmis une méthode de pensée ?
Car une génération peut abandonner Marx sans devenir réactionnaire. Elle peut ne plus croire à la révolution sans devenir conservatrice. Elle peut même reconnaître les erreurs historiques du communisme sans renoncer à la justice sociale, à l’égalité, à la liberté, à l’émancipation des peuples et à la défense des plus faibles.
La gauche n’est pas condamnée à rester prisonnière de ses anciennes orthodoxies pour demeurer fidèle à elle-même.
Mais elle ne peut pas non plus renier toutes ses valeurs et continuer à en revendiquer l’héritage.
C’est là que le spectacle devient parfois tristement révélateur.
Ceux qui nous expliquaient hier que l’histoire est faite de contradictions semblent aujourd’hui incapables de tolérer la moindre contradiction avec leurs convictions nouvelles.
Ceux qui nous enseignaient la lutte contre les dogmes semblent parfois avoir simplement substitué un dogme à un autre.
Et ceux qui prétendaient libérer l’homme de toutes les formes d’aliénation paraissent parfois n’avoir fait que changer de tutelle.
Marx, Lénine, Mao… et après ?
Après, il reste peut-être l’essentiel : l’homme, la liberté, la justice, la raison et la capacité à regarder son propre parcours sans complaisance.
Et peut-être est-ce finalement cela, la dernière leçon de notre vieille histoire militante : on peut changer de parti, de doctrine, de stratégie et même de convictions. Mais il faut éviter de changer de boussole à chaque changement de vent.
Sinon, camarades, ce n’est plus de l’évolution.
C’est de la débandade.